CECI n'est pas EXECUTE Jean Delmas, La bataille d’Alger

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Jean Delmas, La bataille d’Alger

(Alain Messaoudi)

Larousse, 2007, 256 p.

Ce récit historique de la bataille d’Alger en trois parties chronologiques et dix-neuf chapitres est l’œuvre d’un historien témoin des événements. Jean Delmas, ancien directeur du service historique de l’armée de terre au château de Vincennes (1980-1986), entré dans la carrière militaire en 1945, a été affecté en 1956-1957 au commandement du génie à Alger. Diplômé d’histoire (avec un mémoire dirigé par Charles-André Julien sur le système des rattachements en Algérie), il a derrière lui une année au Maroc, deux ans en Indochine et quelques mois dans la Mitidja. Sans être directement impliqué dans les opérations de maintien de l’ordre à Alger, il épouse alors le point de vue de l’armée : en 1960, il choisira d’être réaffecté en Algérie par solidarité avec ses camarades officiers, mais, réaliste, ne se ralliera pas aux putschistes en avril 1961. Un demi-siècle plus tard, il compose un récit à la fois partial et honnête d’un des épisodes les plus marquants de la guerre d’Algérie.

Partial, le récit l’est incontestablement. Inaugurant une collection destinée à une large diffusion, « l’histoire comme un roman », il obéit aux conventions d’une narration naturaliste, imperméable à l’Ère du soupçon, pour reprendre le titre du recueil que Nathalie Sarraute publie en 1956. L’historien-narrateur cède parfois la parole au lieutenant Cardel, son double, témoin de l’événement. Mais ces quelques notations, sans doute tirées d’un journal intime, ne font que confirmer le récit. Elles le renforcent par un effet de réel que double le recours au témoignage de la presse radiodiffusée et écrite – non pas les publications clandestines du FLN, mais les grands titres alors à la disposition du jeune officier. Le lecteur y gagne une sensation de compréhension immédiate (avec des cartes qui permettent de localiser attentats et arrestations : la bataille d’Alger comme si vous y étiez), il y perd en terme d’interprétation historique (une chronologie rétrospective fait défaut, qui aiderait à reconstituer le sens de l’événement dans une perspective plus large). En démarrant sur les attentats du FLN en décembre 1956, le récit captive l’attention, sans que rien ne vienne jamais rappeler les précédents qui ont marqué l’Algérie, qu’il s’agisse de la répression des émeutes du 8 mai 1945 ou des violences qui ont accompagné la conquête française. On est dans la peau du militaire dont le devoir est de faire respecter la sécurité et l’ordre, non dans celle du politique qui reconnaît l’autorité qu’a acquise le FLN. On partage le point de vue des défenseurs de l’Algérie française, pas celui des militants de l’Algérie indépendante. Mais l’historien-narrateur est un homme curieux de comprendre les ressorts individuels des acteurs du drame qui se joue à Alger. Le militaire ne dénigre pas ses adversaires : Larbi ben Mhidi force l’admiration du colonel Bigeard avant qu’il ne soit liquidé par l’équipe spéciale que dirige Aussarresses (p. 95) ; Yacef Saadi et Zohra Drif sont dignes et honnêtes. Il ne condamne pas non plus le principe du recours à la torture, distinguant une torture « encadrée » par les officiers de renseignement (p. 87) – l’officier de renseignement Faulques du 1er régiment étranger de parachutistes (REP) est présenté comme un homme méthodique, froid mais honnête, qui veut couper court aux attentats terroristes (p. 102) – et les basses œuvres de l’équipe délibérément placée en dehors de tout cadre légal que commande Aussarresses (p. 72). La puissance romanesque de la guerre urbaine, qui agit comme un révélateur du courage des uns, des faiblesses et des tentations des autres, est incontestable. Jamais l’auteur n’aborde la question de la légitimité politique de l’insurrection. Il ne cache pas la brutalité de la répression de la grève générale à laquelle le FLN a appelé fin janvier 1957 et les arrestations massives qui l’ont précédée, mais les justifie au nom de la sécurité, tout comme le quadrillage de la ville par la division de la police urbaine (DPU). Il rappelle que les premiers attentats succèdent aux premières exécutions capitales des militants en juin 1956, mais sans respecter cette chronologie dans son récit. Sont « fanatisés » les fellahs qui ont assassiné des Européens dans le Constantinois en août 1955, pas les légionnaires qui mitraillent en mai 1957 des musulmans au Ruisseau, en un « lâche assassinat » (p. 146). On accompagne la police qui enquête dans la kasbah, ancien « nid de pirates » plein de « mystères » (p. 22), afin de démanteler la direction FLN d’Alger, tandis que la campagne menée par la « presse parisienne » risque de faire basculer une opinion française « friable » (p. 218). Une plate vignette orientaliste du bonheur de vivre à Alger confine à l’obscène dans son innocente bonne conscience (p. 199).

Derrière le narrateur-témoin, nous avons cependant un historien honnête, soucieux de vérité. Il ne cache pas qu’Ali Boumendjel et Larbi ben Mhidi ont bien été assassinés par les services français, sous couvert de suicides, et qu’un homme a été injustement condamné à mort et exécuté pour l’assassinat d’Amédée Froger. Le récit ne se borne pas à faire réfléchir le lecteur sur les notions d’engagement et de justice. Il propose aussi, discrètement, des analyses politiques et historiques : la mission de bons offices de Germaine Tillion, proposant un arrêt du terrorisme contre une suspension des exécutions est un leurre : aucun des deux camps ne lui accorde un quelconque crédit ; le choix du terrorisme urbain est pour le FLN une opération médiatique. Les conséquences politiques de la bataille d’Alger ne sont pas éludées : côté FLN, les forces extérieures primeront désormais sur l’intérieur ; pour la majorité des Européens d’Algérie, le succès policier et militaire a un effet d’aveuglement : il laisse croire qu’on peut couper court à l’insurrection par la force et ouvre la voie au 13 mai 1958, aux barricades de 1960 et au putsch de 1961 (p. 218).

Ce récit solidement informé, aux rares erreurs (Midhi pour Mhidi ; l’ascendance juive attribuée à Sadok Hadjerès, p. 35 ; religion et nationalité qui seraient pour la première fois distinguées, p. 229),  repose sur une riche bibliographie, dressée sans exclusive. Il s’accompagne d’un intéressant entretien qui permet de saisir le parcours de son auteur, de quelques courtes notices retraçant le devenir des différents protagonistes et de l’enregistrement d’une émission de Patrice Gélinet diffusée sur France Inter, « 2000 ans d’histoire », où Jean Delmas et Benjamin Stora commentent des archives sonores permettant d’évoquer les principaux aspects de la bataille d’Alger. Par sa construction dramatique habile,  sa rédaction soignée, ses caractères typographiques facilement lisibles, cet ouvrage instructif intéressera un public nombreux. On ne peut cependant s’empêcher de regretter l’absence d’un récit contrapunctique qui permette au public français d’approcher l’expérience des partisans de l’indépendance algérienne, pour comprendre le sens passé de leur action et celui qu’ils leur donnent aujourd’hui.

Alain Messaoudi, CHSIM/EHESS

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