CECI n'est pas EXECUTE Marie-Joëlle Rupp, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation

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Marie-Joëlle Rupp, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation

(Alain Messaoudi)

Ibis Press, 2007, 161 p.

Image1Sous un format modeste, soigneusement éditée, cette biographie sans prétention d’une figure d’intellectuel engagé dans la lutte pour la décolonisation en Afrique, est une excellente introduction à une période complexe dont les acteurs peu à peu disparaissent.

Sa force tient sans doute à la position particulière de l’auteur, à la fois proche de son sujet – c’est de son père qu’elle retrace la vie –, et distante – de ce père, elle n’a fait la connaissance que fort tard, quatre mois avant sa mort. Sympathique, la biographe n’est jamais complaisante et l’intuition psychologique dont elle fait preuve s’appuie sur une documentation solide, constituée en partie de nombreux entretiens cités en notes, selon une démarche qui est celle de l’historien. Avec une écriture limpide, qui sait restituer des ambiances – la banlieue rouge de Saint-Denis dans les années trente ; Alger dans les premières années de l’indépendance ; le Congo et la Guinée-Bissau de la fin des années 1970 –, elle déroule en quatorze chapitres, chronologiques, la vie à la fois exaltante et pitoyable d’un homme en quête de liberté, de la sensation d’exister – ou fuyant ce qui dans la réalité suinte l’ennui et rappelle la mort. Lucien Douchet est le fils unique d’une famille ouvrière rouge qui atteint à la petite bourgeoisie – le père, chaudronnier prendra en 1940 la direction de son usine, en application de la loi d’aryanisation des biens juifs. Il grandit dans un milieu qui favorise et freine à la fois une vocation artistique et où le souvenir d’une aïeule entrée au service des tsars permet de se rêver une origine aristocratique, ouverture à l’anticonformisme et amorce d’une tendance à la mythomanie. La guerre scelle un destin marqué par la fuite : c’est le service obligatoire du travail à Rostock, Berlin sous les bombes, Rome où il faut trafiquer pour survivre. De retour à Paris où il fait la rencontre d’Henri Michaux, il lui faut partir à nouveau, quitter femme et enfant. À Alger, il devient Serge Michel, en référence aux révolutionnaires Victor Serge et Louise Michel, se lie avec Kateb Yacine, Jean Sénac et les frères Boumendjel, travaille pour la République algérienne et s’engage pour la libération du pays auprès du FLN. Membre de la commission cinéma du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), plume de Ferhat Abbas à Tunis, il suit en 1960 Patrice Lumumba au Congo comme attaché de presse. Deux mois plus tard, le coup d’État de Mobutu met fin à l’expérience (il en  publiera le récit  dans Uhuru Lumumba, Julliard, 1962), première entaille à l’illusion lyrique. Revenu à Alger à l’indépendance, il dirige la rédaction du nouveau quotidien Alger ce soir en 1964-1965. Scénariste pour l’Office national pour l’Industrie et le commerce cinématographique (ONCIC), il collabore avec Luchino Visconti, venu tourner à Alger une adaptation de L’Étranger de Camus, Gillo Pontecorvo, dont la bataille d’Alger obtient en 1966 le Lion d’or au festival de Venise et Roberto Rossellini. Alors que l’Algérie de Boumediene réaffirme des valeurs morales conservatrices, il se tourne petit à petit vers Rome, où il travaille pour les studios du fils Rossellini, en lien avec les réalisateurs algériens, peint, et écrit pour la presse de gauche. En 1975, Henri Lopès, premier ministre du Congo Brazzaville, l’invite à y fonder un quotidien et une école de journalisme (sa compagne y crée une cinémathèque). Il en est expulsé deux ans plus tard, et repart comme conseiller culturel de Luis Cabral, président de la Guinée Bissau. Désœuvré, seul et malade, il rejoint l’Europe où, soigné dans un sanatorium, il rédige un récit autobiographique, Nour le voilé (Seuil, 1982). Ce sont désormais des années de pauvreté entre France et Algérie, où une pension de moudjahid lui permet de vivre. En 1994, il quitte Ghardaïa où sa sécurité n’est plus assurée et finit par s’installer aux environs de Saint-Denis, à Pierrefitte, chez sa mère avec laquelle le contact avait été rompu près de cinquante ans plus tôt. C’est là qu’il meurt dans la misère en 1997. Le pouvoir algérien lui organise des obsèques nationales à Alger où fidélité et gratitude se mêlent à l’instrumentalisation politique.

Aristocrate et révolutionnaire, Serge Michel a une œuvre en éclats : jaillissement d’idées qui ont nourri ceux qui l’ont côtoyé, articles de journaux, caricatures, films. Sa vie, telle que l’a reconstituée Marie-Joëlle Rupp, est sous le signe de la quête, avec une unité de ton qui lui confère une qualité romanesque. Au-delà de l’identification d’un parcours, cette biographie permet d’approcher les logiques à l’œuvre dans l’engagement en faveur de la libération des peuples colonisés, les ressorts psychologiques et sociaux du don révolutionnaire. Forts de rêves ne transigeant pas avec les médiocrités de la vie réelle, ces choix ont été l’occasion d’expériences exaltantes – quand la révolution ouvre à une vie qui est à la fois élan et détachement des contraintes de la vie matérielle. Pour un chercheur d’étoiles qui, aussi prudent, rusé et séduisant qu’il ait pu être, s’est heurté à l’irréductible réalité, la désillusion a pu être amère et mortelle. En restaurant le sens de cette quête, étincelle de vie transcendant les mirages, ce livre est un coup porté à la mort.

Alain Messaoudi, CHSIM/EHESS

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