CECI n'est pas EXECUTE Claude Liauzu (dir.), Dictionnaire de la colonisation française

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Claude Liauzu (dir.), Dictionnaire de la colonisation française

(Alain Messaoudi)

Larousse, 2007, 647 p.

Claude Liauzu, disparu brutalement ce mois de mai 2007, déterminait récemment, dans un texte destiné au Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, les deux principales responsabilités de l’historien aujourd’hui :

« élargir le champ des études en faisant leur place (…) aux dimensions culturelles qui sont déterminantes dans le devenir d’une société marquée par la pluralité héritée de la colonisation et amplifiée par la mondialisation » et « fournir une vulgarisation de qualité, accessible au large public concerné par le passé colonial, aux enseignants, soucieuse moins de défendre une opinion que d’aider les lecteurs en leur fournissant des repères, en leur présentant les pièces des dossiers, la pluralité des points de vue et des interprétations1. »

Ce dictionnaire, qui couvre la période du second empire colonial, depuis 1789, sans faire l’impasse sur ses héritages actuels, a été conçu comme un instrument pour une telle vulgarisation.

À première vue, l’ouvrage peut dérouter comme un produit hybride. Il balance entre le choix d’un regard particulier, celui de Claude et Josette Liauzu, à qui l’on doit plus d’un quart du texte des 775 articles, et le souci de couvrir exhaustivement l’ensemble des mondes colonisés, d’où le recours à près de 70 contributeurs. Cl. et J. Liauzu marquent l’ouvrage de leur sensibilité propre, réservant par exemple une grande place au vocabulaire, aux chansons et aux formes populaires de la culture coloniale. On leur doit la plupart des notices consacrées au Maroc, pays natal de Cl. Liauzu, et un grand nombre de celles concernant la Tunisie (où ils ont enseigné dix ans comme coopérants, Cl. Liauzu y étudiant la naissance du salariat et du mouvement ouvrier pour sa thèse). Pour les autres aires géographiques, les principaux contributeurs sont des spécialistes reconnus. On citera parmi eux Hélène d’Almeida-Topor, Vincent Joly et Issiaka Mandé pour l’Afrique noire, Myriam Cottias et Jean-Pierre Sainton pour les Antilles, Reine-Claude Grondin pour la Réunion, Daniela Tovonirina Rakotondrabe pour Madagascar, Frédéric Angleviel et Jean-Marc Regnault pour la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie, Pierre Brocheux et Van Thao Trinh pour l’Indochine. Tout en traitant lui-même de très nombreux thèmes transversaux, surtout politiques et culturels, Cl. Liauzu a fait appel à des spécialistes des questions économiques (Hubert Bonin, Bouda Etemad…), militaires (Jacques Frémeaux, Jean-Charles Jauffret…), religieuses (Claude Prudhomme pour les missions) ou littéraires (Odile Gannier, Jean-Marie Seillan…). L’équipe des contributeurs se caractérise par sa diversité, qu’il s’agisse de la génération, de l’origine, de l’affiliation institutionnelle (avec cependant un pôle fort autour de Paris VII, où Cl. Liauzu a enseigné de longues années) ou de la sensibilité politique – moyen pour Cl. Liauzu d’obtenir la pluralité des points de vue recherchée. Dans son introduction, « La colonisation en question », il replace l’ouvrage dans le contexte actuel, soulignant l’importance des processus amorcés pendant la période coloniale pour la compréhension de notre monde contemporain : l’enjeu d’une science historique qui permet de comprendre la complexité des situations est un antidote nécessaire à une « guerre des mémoires » qui s’est récemment intensifiée. Suit une brève présentation chronologique des « temps forts » de la période coloniale. Les entrées sont hiérarchisées en fonction de leur importance : de courtes notices expliquent un mot (avec parfois une concision à l’effet – involontairement ? – poétique), relatent l’histoire d’un lieu ou d’un produit (arachide, cacao), esquissent une biographie ; de plus longs développements traitent d’une question générale, qu’il s’agisse de débats anciens (« capitalisme et colonisation », au cœur de l’histoire économique et sociale des années 1960, question ici reposée avec une grande clarté) ou neufs (« femmes », qui témoigne d’une ouverture aux gender studies, ou « jeune fille », qui analyse l’apparition de ce type social nouveau).

Le pari de l’œuvre collective a été tenu, une part notable des notices étant elles-mêmes le produit d’une co-écriture (on regrettera cependant que les renvois n’aient pas toujours été portés, et que les auteurs des notices ne soient pas signalés en fin de notice, ne serait-ce que par leurs initiales). Ceux de la maniabilité et de l’accessibilité aussi : la langue est claire, les notices généralement parlantes pour le non-spécialiste, un cahier cartographique donne des points de repère géographiques. Une bibliographie thématique en fin de volume permet au lecteur d’aller plus loin (elle aurait pu utilement être complétée, sur des points particuliers, par quelques références à la fin de certaines notices).

Ce dictionnaire réservera donc des surprises heureuses au curieux et devrait se révéler utile à qui veut retrouver rapidement une information fiable. Un tel volume ne peut cependant manquer de contenir quelques erreurs. On corrigera les suivantes : Ferhat Abbas ne lance pas l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord en 1924 (elle a été fondée en 1919 et il en devient le vice-président en 1926, puis le président de 1927 à 1931) (p. 64) ; le quartier d’Halfaouine à Tunis n’a jamais été un bidonville – il faut sans doute lire Melassine (p. 147) ; l’école normale d’instituteurs d’Alger ne date pas de l’époque de Jules Ferry mais du Second Empire (1865) (p. 264) ; contrairement à son héros de la Rose des sables, Montherlant n’a pas été officier (p. 480) ; l’ouvrage de Prosper Enfantin s’intitule Colonisation de l’Algérie et non La colonisation de l’Algérie (p. 573). Une meilleure relecture aurait permis de corriger les dates du bombardement de Sakiet sidi Youssef (8 février 1957 et non 1958, p. 574) et du Manifeste des 121 (6 septembre 1960 et non 1961, p. 443). Avant 1971, il est anachronique de parler de l’Inalco pour l’Ecole des langues orientales (p. 441). D’une façon générale, l’édition de l’ouvrage est soignée et les coquilles rares (on aura cependant noté Garangé pour Garanger p. 53 ; Yersing pour Yersin p. 459, Châlons-sur-Seine (sic !) pour Chalon-sur-Saône, p. 531 ; Jules Romain pour Romains, p. 548).

Ponctué d’interrogations – « La conquête est-elle une guerre raciale différente des conflits européens ? » Dans quelle mesure a-t-elle provoqué résistances et acceptations ?, (p. 221) –, ultime ouvrage d’une vie, ce dictionnaire présente l’état d’une science en mouvement, à l’écoute des interrogations du monde contemporain sans en être l’otage. Bien qu’à l’heure de ce compte-rendu, on ne puisse consulter, comme l’ouvrage le promet, l’index de ses noms et de ses thèmes sur http://www.hermes.jussieu.fr, on peut espérer que le projet encyclopédique qu’il manifeste trouve ultérieurement des prolongements sur une toile électronique à l’échelle du monde.

Alain Messaoudi, CHSIM/EHESS

Notes

1 Claude Liauzu,  « Pour un débat de fond sur le passé colonial », texte paru sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (http://cvuh.free.fr/spip.php?article47).

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