CECI n'est pas EXECUTE Abdelhamid Hénia (dir.), Être notable au Maghreb. Dynamique des configurations notabiliaires

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Abdelhamid Hénia (dir.), Être notable au Maghreb. Dynamique des configurations notabiliaires

(Daniel Nordman)

Image1Tunis, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain / Paris, Maisonneuve & Larose, 2006, 366 p.

Cet ouvrage rassemble les textes consacrés à la notabilité et présentés lors du colloque intitulé Villes et territoires au Maghreb : mode d’articulation et formes de représentation, qui s’est tenu à Tunis les 17, 18 et 19 septembre 1998. Il était organisé par l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, avec le concours de l’Université de Tunis et de la Faculté des sciences  humaines  et sociales  de Tunis. Un programme donc et non seulement un colloque : le lecteur est sensible au travail d’exploration et de maturation antérieur aux débats de conclusion qui mettent en évidence des interrogations portées sans doute pendant plusieurs années1. C’est la meilleure définition d’un colloque réussi : la mise en œuvre et en texte d’une recherche de longue haleine et de grande portée. Différentes disciplines ont été associées, de l’histoire – dans ses diverses  spécialités – à l’anthropologie, à la sociologie et à la science politique, sans qu’elles aient été pour autant clairement revendiquées  par les auteurs : preuve supplémentaire probablement d’une réflexion commune et transverse.

Quelque vingt chercheurs ont contribué à ce volume, appartenant à des universités ou institutions de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, de France, voire d’Allemagne. Les textes ont porté essentiellement sur les trois premiers pays cités, mais on note aussi deux études sur la Tripolitaine, une autre sur la Mauritanie. Tous les auteurs ont été invités à répondre, à partir de leurs sources, de leurs travaux, de leur expérience scientifique, à cette question à la fois unique et diversifiée : qu’est-ce qu’un notable, et qu’est ce qu’un notable au Maghreb, historiquement, à travers l’espace et à travers le temps, depuis le patronat romain exercé sur une capitale provinciale, Hadrumète au IVe siècle, jusqu’au Maghreb très contemporain ?  Tous n’ont sans doute pas tenté de répondre à cette interrogation qui donne sens au livre. Tel se démarque difficilement de ses recherches antérieures, sans situer la qualité de notable au centre de son propos : le contexte dilue l’enjeu. Tel autre impose d’emblée un concept théorique, pour reconnaître in fine qu’il ne saurait rendre compte des constatations empiriques. Un autre paraît pratiquer une sorte de commode couper-coller, et la conclusion que le lecteur attend est défigurée par manque de relecture attentive. La difficulté, redoutable, justifiant à elle seule l’existence et le titre même du volume, exigeait de chacun une réflexion originale. Certains encore, se pliant à la règle, ont cependant eu quelque mal à retrouver la ligne directrice.

À défaut d’une réponse – trop précise, elle serait illusoire –, du moins une question résiste, répétons-le, sur la définition du notable. Il faut se rendre à l’évidence : nombre de ces contributions ont apporté des éléments majeurs, surtout de la part de ceux qui ont effectué une heureuse et féconde jonction entre publications personnelles et programme de recherches en commun. Car ce volume, en son entier, est dense et riche. Pour des raisons que j’expliciterai  plus loin, il est exclu que le lecteur y trouve une acception unique, ni même des emplois voisins et distincts comme ceux qu’exposerait une encyclopédie. C’est la fabrication de la notabilité, en des lieux et à des moments particuliers, qui compte. Rien n’est donc plus étranger au global et à l’universel que le processus de notabilisation. Processus en effet, beaucoup plus que statut durable et réifié. Plusieurs des contributions sont, sur ce point décisif, remarquables. Je me bornerai à en citer quelques-unes.

Pour la Tunisie du XVIe et du XVIIe siècle, Hussein Boujarra démontre qu’entre les deux profils concurrents d’hommes de religion – les ulamâ, pouvant assurer plusieurs fonctions, de muftis, de cadis, de témoins-notaires, d’imams ou d’enseignants, et les awliyâ  (le wâlî étant un patron de zaouïa, un chef de confrérie) –, la distinction est tout sauf étanche et ne repose pas sur une opposition immuable entre spécialistes du scripturaire et tenants de la voie personnelle et mystique. Les techniques utilisées pour la résolution des conflits, la recherche de la négociation et du compromis mettent en évidence des pratiques mouvantes, liées aux circonstances et aux relations avec le pouvoir, qui peuvent transformer un âlim, défenseur supposé inconditionnel de l’ordre établi, en chef confrérique plus sensible aux revendications de tribus insurgées. Les seuls statuts et termes d’identification juridique ou religieuse n’expliquent donc plus rien.

Nul n’est notable par nature. Une pétition en forme de réquisitoire  contre le shaykh al-bilâd  (bourgmestre, en quelque sorte, de la ville), issue, en 1872, de citadins de Tripoli, est paraphée par plus de quatre cents signatures. La collectivité des plaignants renvoie moins à des groupes sociaux  (Arabes contre Turcs, ou encore tribus rurales et citadins) qu’elle n’exprime l’émanation d’une société civile à la recherche d’une voix commune permettant à des notables de se (re)constituer comme tels (Nora Lafi). La référence à l’action n’est pas moins probante dans l’article de Nelly Amri-Salameh analysant la malédiction du saint dans l’Ifrîqiyya médiévale (soit le du‘â, comme « puissant levier de l’action »). L’intervention et l’intercession de saints y sont examinées à travers des conflits rapportés par des documents hagiographiques, des biographies et des chroniques ; elles constituent des conduites spectaculaires et dramaturgiques  qui ont recours à des mots, à des formules magiques, à des gestes et à des transes. Ce sont des moments forts de l’imprécation qui donnent sa forme et son efficace à l’action du saint, conférant en même temps à celui-ci une position insigne dans la société.

La dernière partie de l’ouvrage analyse des processus de l’époque coloniale et post-coloniale. Dans une contribution provenant d’une enquête sur le petit centre urbain de Taliouine au Maroc, entre Taroudant et Ouarzazate – non sans hardiesse, l’auteur est le seul a avoir superbement renoncé à la page bibliographique de rigueur –, Abdelghani Abouhani pose une question cruciale sur la façon dont les allégeances politiques nationales, qui sont privées, à l’échelle d’un bourg modeste, de structures et d’organisation (bureaux, responsables de sections, etc.), peuvent effectivement s’appuyer sur le relais des notables et des institutions locales (djemaa de douar, conseil municipal) : l’idée marquante qui est ici exposée est que, la force du notable étant l’effet d’une longue élaboration sociale et locale, la toute-puissance présumée d’une l’administration manipulant systématiquement des élites façonnées à son gré est un postulat dénué de fondement. Une des conséquences, latérale, mais considérable, d’affirmations rapides a été de bloquer regrettablement le développement de toute sociologie électorale. Sur le fond, seules doivent compter, exactement pesées, les convergences – ou les divergences – d’intérêts entre une base notabiliaire, d’une part, et le pouvoir central et ses représentants locaux, d’autre part. De telles perspectives mettent l’accent sur la nécessité de travaux empiriques dont Olivier Feneyrol, traitant du pouvoir local dans la Tunisie indépendante, déplore l’insuffisance : la notabilité se déploie sous des formes diverses, renvoie à des figures sociales (plus qu’à des catégories), celles du dignitaire politique, de l’affilié disposant de l’appui personnalisé d’un puissant patron, de l’héritier, du militant garant des intérêts d’un quartier.

Les études que j’ai résumées grossièrement ont bien un caractère commun. Renonçant à définir des essences, elles se concentrent sur des situations particulières, des conflits et des tensions, sur les médiations et les compromis qui voient le jour. Toutes forgent des individus ou des types sociaux, en des moments qui les révèlent. C’est dire que le statut indéfini s’efface au profit des modes d’action. On comprend pourquoi les auteurs s’emploient à retracer des formes de compétition et de stratégie (Mahmoud Ettayeb, pour l’accession au caïdat des Ouled Saïd tunisiens au XIXe siècle), des pratiques de médiatisation, des dynamiques et des formes de notabilisation à Casablanca à la fin du XIXe siècle (Raffaele Cattedra et Myriam Catusse), ou ailleurs. On admettra sans doute que pareille approche de configurations sociales est la mieux partagée aujourd’hui, et que le temps est révolu où les positions sociales étaient réputées acquises une fois pour toutes, immobiles pendant deux ou trois siècles selon les choix de la périodisation historique, ou en tout cas durables.

Mais les moments eux-mêmes doivent être inscrits dans le temps. Il convenait d’articuler vingt textes, de les ordonner selon un sens qui ne fût pas seulement une exigence éditoriale. La science et le savoir-faire du maître d’œuvre, Abdelhamid Hénia, ont permis d’agencer l’ensemble, non seulement à partir de contributions rassemblées, mais aussi d’autres travaux (on se reportera à la longue bibliographie, qui fait appel à des recherches portant sur le Maghreb et à d’autres). Le lecteur retrouve d’abord, dans l’Introduction, des concepts opératoires (la transmutation, la notabilisation, la clientélisation, les modes de transformation, par exemple, des cheikhs en caïds grâce aux relations instituées avec le pouvoir politique central, la makhzénisation), ainsi que l’entrelacement de plusieurs séries de variables : les formes de pouvoir, la sémantique et la dénomination sociale et institutionnelle, la répartition en deux ensembles géographiques majeurs – un domaine en gros saharien et des formations politiques septentrionales –, et la périodisation.

La périodisation, surtout. Malgré l’attention portée au décalage chronologique entre les États  du Maghreb, c’est bien l’organisation dans le temps qui donne sens et finalité à la réflexion sur le notable. Quatre temps, à peu près également représentés (quatre à six contributions pour chacun d’entre eux), sont ainsi dégagés : les formes élitaires pré-étatiques ;  le temps de la figure du cheikh et du pouvoir suzerain ; le temps des notables-caïds et du pouvoir souverain ;  les nouvelles figures notabiliaires des périodes coloniale et post-coloniale. Il serait erroné d’affirmer que la progression est présentée comme rectiligne uniformément (la Tripolitaine des années 1911-1928 est classée dans la première rubrique). Il reste que l’agencement général s’appuie sur un schéma évolutif général.

Trois présuppositions, au fond, le structurent. D’une part, je l’ai dit, l’idée que le notable existe, sous des formes diverses, à travers quatre temps de l’histoire, depuis le patronat d’une cité à l’époque romaine jusqu’aux responsables politiques d’aujourd’hui. Tout se passe alors comme si le terme et l’objet étaient de plus en plus en décalage. Abdelhamid Hénia a repris brièvement l’historique du mot de notable, et l’on ajoutera seulement que ce terme et celui de notabilité, effectivement attestés, dans certains emplois,  à la fin du Moyen Âge comme il le rappelle justement pour le premier, ont eu des acceptions précises, à la jonction de la désignation institutionnelle et des usages social, économique, culturel. C’est une assemblée dite de notables, de dignitaires de l’Ancien Régime français, que le ministre Calonne a convoquée pour lui présenter un plan de réformes en 1787. Plus tard, sous Bonaparte, ce sont des listes de notabilités (à trois degrés, communales, départementales et nationales), qui sont dressées par les électeurs et proposées au choix du pouvoir central ; le modèle bonapartiste aboutit ensuite, à partir d’assemblées cantonales, de collèges électoraux d’arrondissement et de département, aux Cent Mille Notables du Premier Empire2 : fondé sur le domicile, le cens et sur une citoyenneté dépourvue de réel pouvoir électif, le système a enraciné une structure notabiliaire dominant la vie économique, administrative et judiciaire du pays par ses propriétaires, ses rentiers, ses négociants, ses notaires, ses fonctionnaires. Au temps de Guizot, un régime censitaire de notables – à travers le terme même qui définit alors le milieu des catégories sociales dirigeantes – trouve ses fondements dans la propriété, la richesse, le négoce même et l’industrie, les fonctions administratives locales et nationales, le pouvoir politique3. Tout à la fois diffus et précis, en quelque sorte, apparaît ce mot bien français, ancré dans une histoire qui est en même temps fluide et dotée de critères et d’aspérités visibles. Un historien spécialiste de l’histoire des notables en France a remarqué aussi que la concentration des pouvoirs économiques, politiques, culturels, n’implique pas une véritable conscience de groupe, que les rivalités sont fortes  – malgré les solidarités – et que le concept de notable est particulièrement pertinent pour des sociétés « en transition » (par exemple en voie d’urbanisation)4. Plus tard, cependant, le mot a perdu quelque chose de ses références institutionnelles et sociales, devenant désuet, archaïque, voire condescendant, au profit de l’élite (comme réalité sociale et objet d’analyse). De là la difficulté à maintenir le mot comme un instrument pérenne, forme stable ou immuable désignant des personnages sociaux qui changent, à l’intérieur d’une langue et a fortiori d’une langue à l’autre. Il en est sans doute de même de la « bourgeoisie » omniprésente et insaisissable, quand on la voyait autrefois monter linéairement à travers les siècles. À quoi il convient d’ajouter une question de fond, capitale : alors que le mot générique « notables » se maintient en France jusque vers 1880, que celui de « notabilités » est utilisé encore à la fin du siècle5, en concurrence avec d’autres expressions, et que des classes dirigeantes ainsi désignées restent l’objet de travaux d’historiens portant sur une partie du XIXe siècle français, le titre de l’ouvrage sur les notables maghrébins couvre la presque totalité de l’histoire du Maghreb, le XXe siècle inclus.

Ce n’est pas que le coordonnateur n’ait pas perçu l’obstacle, surtout lorsqu’il propose un inventaire lexicologique des formes de la notabilité lui permettant d’échapper aux risques de l’essentialisme, de l’évidence commode et de la certitude ontologique. Mais il lui a fallu, ainsi qu’à quelques auteurs, s’arc-bouter sur une articulation entre le local et la centralité, ou le local encore et l’universel. L’impression est parfois que l’État s’impose historiquement comme une variable fondamentale, en particulier lorsque le beylik tunisien, voulant procéder à une réforme de l’impôt, entend établir des relations directes avec les contribuables, en matière de cadastre et de fiscalité, sans l’intermédiaire des notables locaux. Cette tentative de 1726-1727 échoue, mais elle apparaît comme une « préfiguration » (je cite) de réformes fiscales et administratives ultérieures, à partir de 1840, ces nouveautés répondant aux besoins croissants d’un État qui perfectionne ses moyens d’intervention et de régulation (Abdelhamid Hénia, pour la Tunisie de l’intérieur). L’État cependant est une entité aussi polymorphe que le notable lui-même6. Comment définir l’un par rapport à l’autre ? Selon les lieux et les moments, le premier est présent-absent, et inégalement, aux divers niveaux des structures locales, régionales, nationales. On reconnaîtra sans peine que nombre de notabilités – pensons encore aux emplois anciens du mot – s’entendent dans un rapport au centre, à la capitale, au pouvoir politique souverain. Mais le terme médiéval de « suzeraineté » et celui de « pouvoir suzerain » (cette dernière expression étant retenue dans le titre de la deuxième partie) renvoient-ils alors à un système féodal et étatique à la fois, où le bey serait le pouvoir suprême, au sommet d’une hiérarchie complexe composée d’échelons multiples et antagonistes ? Inversement, n’imaginerait-on pas aussi des notables de tribus, s’imposant par leur prestige religieux ou familial, mais dont le pouvoir local ne serait nullement consolidé par une quelconque reconnaissance du pouvoir central ou d’un État ? Même aujourd’hui, l’enracinement sociologique d’un notable local peut le laisser en situation d’extériorité par rapport au pouvoir central (Abdelghani Abouhani).

Dernière observation. Une idée, sans rendre compte de la composition de l’ouvrage, apparaît comme une variable déterminante, mais parfois de façon excédentaire. Plusieurs contributions ont introduit des notions spatiales, territoriales. Présentées sous la forme d’un processus (de spatialisation, de territorialisation), elles désignent à juste titre des changements, des évolutions dans lesquelles les acteurs sociaux importent plus que les définitions toutes faites.  Mais, en contrepartie, elles suggèrent que le territoire est une forme plénière, inaltérable, et comme la phase ultime pour une notabilisation achevée. Une surdétermination par le territoire peut paraître excessive. Ou il faudrait, pour le moins, définir en quoi l’accumulation de patronats éparpillés, s’étendant à une province entière, implique une « territorialisation » de ce patronat (Houcine Jaïdi) ; comment des alliances matrimoniales de notables favorisent la territorialisation autour de la zaouïa d’une famille maraboutique en Tunisie au XVIIIe siècle (Adel Ltifi) ; en quoi encore des contestations identitaires et politiques dans l’Algérie de la seconde moitié du XXe siècle – la contestation berbériste de 1980 –, en articulant communauté locale et mobilisation militante nationale, produit des « modèles de territorialisation » (Mohamed Brahim Salhi). Des formes de spatialisation ne sont pas des marques de la territorialisation, et, pour s’en tenir au seul territoire, il conviendrait de saisir ses expressions diverses : addition sommaire et plus ou moins accidentelle de lieux, images mentales et géographiques, noms propres spécifiques, régions indistinctes ou mieux délimitées, enjeux de pouvoirs acceptés ou contestés, aires d’institutions ou d’administrations reconnues, sans compter tous les espaces invisibles, économiques ou culturels, etc.

Peut-on conclure, provisoirement ? L’ouvrage, homogène, solidement construit, traverse ainsi le temps. La continuité et la congruence chronologique, le développement de l’État et ses conséquences locales, la formation de territoires n’ont pas, dans le projet d’ensemble, raidi le propos. L’audace de l’historien a seulement entraîné quelques incertitudes. Elles sont, tout d’abord, liées moins à une expression téléologique somme toute banale (les hommes, comme « candidats potentiels à la notabilité » selon l’une des communications) qu’aux nécessités de la composition : telle contribution prend place dans un des chapitres, plutôt que dans un autre.  Mais surtout l’évolution peut n’être pas rectiligne.  S’il est vrai que la notabilité locale tend à se convertir en capital symbolique d’État, il peut se créer aussi des discriminations, de nouvelles différenciations, d’autres rivalités. La progression, si progression il y a, n’est jamais irréversible. Des textes, pour  un moment donné, ont excellemment montré les diversités, en dégageant plusieurs types de personnages publics et politiques.  

Peut-on alors aller encore plus loin dans ce sens ? D’autres que Cincinnatus ne sont-ils pas retournés à leurs travaux des champs ? Certains notables peuvent s’effacer, se retirer de la compétition, ou au contraire s’appuyer davantage sur le pouvoir central. Au plus fort d’un régime dit de notables – la monarchie de Juillet – des élections législatives ont révélé, pour une période de quelques années, des configurations différentes et une inégale pression de la part du pouvoir politique et de l’administration : de ces derniers l’implication était tantôt faible et jugée superflue, tantôt attentiste et seulement menaçante, tantôt, enfin, puissante et interventionniste7. Tout cela en quelques années, et pour des opérations aussi caractéristiques que des élections. Il est vraisemblable que l’indétermination – c’est-à-dire des combinaisons entre le modèle, les calculs politiques et les opportunités – n’est pas propre à un système politique, à une phase de l’histoire d’un pays donné, mais qu’elle prend place, sous des formes changeantes, à des moments différents. Comme le montre ce bel ensemble d’études précises, les travaux sur les notables permettent de recomposer les rapports entre les constantes, les cas particuliers, l’historicité et la validité de la longue durée, et le difficile travail éditorial, en des approches renouvelées de la place de l’État et des élites pour une histoire des pouvoirs.

Daniel Nordman, CNRS

Notes

1 Voir Abdelhamid Hénia (coord.), Villes et territoires au Maghreb : itinéraire d’une recherche, Tunis, Institut de Recherche sur le Maghreb contemporain, 2000,  227 p.
2 Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, éd. 2002 [1992], 653 p. (p. 254-268). Pour une enquête d’envergure nationale, Louis Bergeron et Guy Chaussinand-Nogaret (dir.), Grands notables du Premier Empire. Notices de biographie sociale, Paris, CNRS, 1978 (et années suivantes). On trouvera dans l’Avant-propos du premier volume une distinction entre la « notabilité », « construction certes opératoire mais théorique », et, derrière elle, « des notables, autrement dit des hommes », p. VI ; des mêmes, Les « Masses de granit ». Cent mille notables du Premier Empire, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales,  1979,  122 p.
3 Pour un titre significatif : André-Jean Tudesq, Les grands notables en France (1840-1849). Étude historique d’une psychologie sociale, Bordeaux, Imprmerie-Librairie Delmas, 1964, 2 t., 1278 p. ; de même, André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables, 1815-1848 (Nouvelle histoire de la France contemporaine, 6-7), Paris, Éditions du Seuil, 1973, 2 vol. Pour des travaux publiés sur les notables au Maghreb, je renvoie aux bibliographies développées figurant dans l’ouvrage.
4 André-Jean Tudesq, « Le concept de ‘notable’ et les différentes dimensions de l’étude des notables », in Bourgeoisies &  notables en Méditerranée  (XVIIIe- XXe siècles), Actes du colloque de mai 1992 à Grasse, Cahiers de la Méditerranée, juin-décembre 1993 (46/47), p. 1-12.
5 Voir Christophe Charle,  Les élites de la République (1880-1900), 2e édition revue, corrigée et augmentée, Fayard, 2006, 615 p., en particulier l’Introduction.
6 Sur une certaine hypertrophie de la notion d’État dans l’explication historique, Abdelhamid Hénia, « Quand l’historiographie tunisienne se fait « prisonnière de l’État », in Savoirs historiques au Maghreb. Construction et usages, coordination Sami Bargaoui et Hassan Remaoun, Oran, Éditions CRASC, 2006, 311 p., p. 97-105.
7 Laurent Quéro et Christophe Voilliot, « Du suffrage censitaire au suffrage universel. Évolution ou révolution des pratiques électorales ? », Actes de la recherche en sciences sociales, 2001(140), p. 34-40.

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