CECI n'est pas EXECUTE Jillali El Adnani, La Tijâniyya, 1781-1881. Les origines d’une confrérie religieuse au Maghreb

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Jillali El Adnani, La Tijâniyya, 1781-1881. Les origines d’une confrérie religieuse au Maghreb

(Hassan Elboudrari)

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Rabat, Editions Marsam, 2007, 247 p.

Quelle que soit la discussion, voire les réserves mineures que peuvent objectivement susciter ici ou là les interprétations de l’auteur sur tel fait ou épisode particulier (sans rien ici dire des controverses polémiques qu’on ne manquera pas de lui opposer ou qu’on lui a déjà opposées, notamment sur Internet, qu’elles soient sérieuses ou qu’elles le soient moins, mais situées celles-là sur un autre registre que celui de la « science » stricte et toujours révélatrices à scruter), il faut résolument saluer la parution récente de l’ouvrage de Jillali El Adnani, historien et enseignant-chercheur de l’université marocaine, sur les origines de la tarîqa tijâniyya. Cette parution vient, au moins partiellement, combler une lacune manifeste concernant cette confrérie dans les études maghrébines spécialisées actuelles.

En effet, on dispose déjà d’une très copieuse littérature « ancienne », dite « d’époque coloniale » (celle-là même qui continue à être étrangement, déraisonnablement et même inconsidérément disqualifiée a priori). De nombreuses thèses aussi ont été soutenues depuis les années 1970, essentiellement maghrébines – en France comme au Maghreb, traitant de tel ou tel aspect, souvent localisé, de l’histoire ou de la sociologie de cette importante institution du paysage confrérique maghrébin (sans même évoquer ici le devenir crucial devenu le sien dans l’ensemble de l’islam subsaharien). Pourtant, assez inexplicablement, nous n’avons que peu d’études sérieuses, générales, éditées et surtout qui s’appuient, comme c’est le cas ici, sur des sources internes, pour l’essentiel hagiographiques, souvent partiellement et incidemment citées, mais trop peu souvent exploitées systématiquement.

Thèse de doctorat en histoire à l’origine, comme le rappelle la préface de Jean-Louis Triaud, bon connaisseur des choses confrériques de l’Afrique subsaharienne, qui l’a dirigée à l’université de Provence jusqu’à sa soutenance fin 1998, ce livre est, il faut le saluer, publié au Maroc, chez un « jeune » éditeur qu’il faut encourager à poursuivre, malgré les difficultés que chacun connaît, la publication de travaux universitaires de valeur et leur mise à disposition d’un public plus large que le somme toute très réduit lectorat strictement académique.

Ayant choisi, peut-être trop limitativement, de se concentrer sur les « origines » de la tarîqa tijâniyya, l’ouvrage se compose de trois grandes parties, qui suivent grosso modo trois moments eux-mêmes inauguraux de l’histoire de la confrérie : la fondation, centrée sur les pérégrinations et l’« errance » spirituelle d’at-Tijânî  (1757-1798) ; les premiers temps de l’institution fondée, ceux que conduit le fondateur lui-même (1781-1815) ; enfin, les temps de la « tourmente », selon l’assez juste formule de l’auteur, succédant à la disparition du shaykh (1815-1881).

On l’a suggéré, le moindre mérite de ce travail n’est pas d’avoir mobilisé un ensemble cohérent de sources, directes ou indirectes, internes à la confrérie, colligées à sa périphérie ou en-dehors, souvent et malheureusement peu accessibles car restées manuscrites ; historiographiques, bien sûr et celles-là commencent à être parfaitement connues pour la seconde moitié du XVIIIe et du XIXe siècles grâce aux travaux cumulatifs de des jeunes historiens marocains ; annalistiques et biographiques générales, aussi ; mais surtout hagiographiques, contemporaines ou quasi-contemporaines (nous passerons ici sur la question, très classique en « hagiographie critique », de savoir si elles ont reçu la caution du shaykh dont elles se prévalent, ou si elles doivent être considérées comme apocryphes, ainsi qu’on l’affirme aussi dans des sources plus tardives et polémiques).

Une appréhension de l’ensemble de ces textes, dont quelques uns, à tonalité fortement polémique, ont connu un grand écho dans la religiosité du temps, a conduit l’auteur à être pertinemment sensible, non à l’univocité conquérante et rusée des discours hagiographiques, mais à la… compétition, au conflit et à la surenchère dans les interstices des parcours : l’auteur y voit une structure réticulaire qui aurait été assez tôt celle de la confrérie. C’est à considérer désormais comme un acquis de perspective et salutaire pour les études dites confrériques, surtout dans les moments fondateurs.

Il faut cependant, nous semble-t-il, prendre garde que ce n’est pas là un cas unique. Il fait partie d’un tableau culturel d’ensemble, presque un système symbolique renouvelé. S’il est incontestable, en effet, que la personnalité d’at‑Tijânî lui-même, figure charismatique originale, joue un grand rôle, il est loin d’être un homme coupé de son temps. Il faut l’inscrire dans un long processus qui se caractérise, depuis au moins le début du XVIIIe siècle et au moins au Maroc,  par la prospérité d’une spiritualité maghrébine rénovée, « moderne » pour tout dire et déjà… stratège. Ces traits ont déjà été soulignés par Jacques Berque, dont l’interprétation a été confirmée à peu de choses près, au cas  par cas, par les travaux postérieurs, parmi lesquels on peut citer ceux d’Abdallah Hammoudi et  de Houari Touati.

Techniquement on peut regretter que certains des récents travaux académiques  sur la Tijâniyya, en Tunisie notamment (surtout la belle thèse de Imed Melliti, La Zaouia en tant que foyer de socialité : le cas des Tijanniya de Tunis, soutenue à Paris V en 1993), ou en Algérie (notamment Kamel Fillali, sur les polémiques évoquées entre Qâdiriyya et Tijâniyya), ou  l’ouvrage dirigé par Jean-Louis Triaud et David Robinson (La Tijâniyya, Paris, 2000), n’aient pas pu être intégrés à la présente édition et surtout mis à profit pour une vision un peu plus élargie, notamment pour ce qui concerne la fin du XIXe et le XXe siècles, en Afrique du nord et en Afrique subsaharienne. Comme, enfin, la mention, certes commerciale et à imputer plutôt à l’éditeur, mais trivialement malvenue d’un « secret qui échappe encore aux chercheurs, voire aux admirateurs de cette confrérie ».

Au total donc : un ouvrage sérieux qui contribue sérieusement aux études sur les confréries religieuses maghrébines, et même, lato sensu, à l’histoire, à la sociologie et à l’anthropologie du Maghreb, où, nous le savons bien maintenant, ce type d’institution religieuse a eu (et continue à avoir, plus que résiduellement) un rôle structurant, à tous les niveaux de la vie collective des sociétés de cette aire du monde musulman.

Hassan Elboudrari, EHESS-CHSIM

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