CECI n'est pas EXECUTE Vingtième siècle. Revue d’histoire. Proche-Orient : foyers, frontières et fractures (sous la dir. de Leyla Dakhli, Vincent Lemire et Daniel Rivet1)

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Vingtième siècle. Revue d’histoire. Proche-Orient : foyers, frontières et fractures (sous la dir. de Leyla Dakhli, Vincent Lemire et Daniel Rivet1)

(Alain Messaoudi)

Image1numéro 103, juillet-septembre 2009.

Proposant une approche globale et plurielle du Proche Orient contemporain grâce à la mise en œuvre d’une « histoire collective et décloisonnée », celle-là même que ses concepteurs appellent de leurs vœux dans leur introduction, ce numéro de la revue Vingtième siècle regroupe douze articles organisés en trois volets, « Foyers », « Frontières » et « Fractures », que complètent une série de dix comptes-rendus critiques et plusieurs contributions dans les rubriques Archives (« Archiver au Moyen-Orient ») et Images et son (avec de remarquables analyses du film d’Ari Folman, Valse avec Bashir, de la série documentaire Gaza-Sdérot et du personnage de Hanzala, l’enfant emblématique des camps de réfugiés palestiniens né sous le pinceau de Naji al-Ali en 1969).

La première partie, « Foyers », rappelle la profondeur historique des constructions et des identifications nationales arabes, juives et turques qui s’inscrivent durablement dans cet espace disputé. Sous l’intitulé « Arabisme, nationalisme arabe et identifications transnationales arabes au 20e siècle » Leyla Dakhli restitue la dimension culturelle et religieuse d’un sentiment national arabe toujours vivant par delà les échecs d’un arabisme politique et idéologique. Étudiant « Les sionismes au 20e siècle, entre contextes et contingences », Denis Charbit aborde de front, avec un remarquable souci de mise à distance objective et de clarification, les débats polémiques sur les usages historiques et discursifs de la Shoah et sur l’identification du sionisme à un colonialisme. Sur ce dernier point, on peut estimer qu’il aurait été plus heuristique de comparer le sionisme, envisagé dans toute la complexité de son incarnation historique, aux entreprises coloniales dans leur diversité plutôt qu’au concept idéologiquement chargé de colonialisme. Ces contributions réussissent le pari d’offrir au lecteur francophone non spécialiste un bilan à la fois clair et nourri des recherches les plus récentes, le plus souvent publiées en anglais. La stimulante contribution de Marc Aymes (« Le siècle de la Turquie. Une histoire contemporaine ? ») est plus expérimentale. À la faveur d’une réflexion sur l’écriture de l’histoire, elle propose d’opérer un décentrement à la fois spatial et temporel qui permette d’éviter les pièges de l’histoire nationale. L’ambivalence de la Turquie, à la fois ottomane et kémaliste se révèle alors, par delà la rupture apparente de la proclamation de la République en 1923.

Les deux autres volets, « Frontières » et « Fractures », rassemblent des études qui portent sur des objets a priori plus restreints, mais répondent à des questions qui restent larges. Les contributions rassemblées sous le titre « Frontières » s’inscrivent dans une perspective d’histoire sociale qui embrasse leurs dimensions matérielle et symbolique. Benjamin Thomas White et Seda Altuğ voient dans l’établissement de la frontière turco-syrienne dans les années 1920 et 1930 un outil de renforcement de l’autorité étatique et un facteur de développement des nationalismes arabe et turc. Examinant les confins syro-transjordaniens, Jean-David Mizrahi analyse les effets de l’instauration après la première guerre mondiale d’une ligne frontière qui bloque la dynamique pionnière des « maisons » du sud de la montagne druze (une des causes de la révolte de 1925) et gêne la mobilité des hommes : les nouvelles délimitations, en suscitant des « bandits errants » en contact avec les leaders politiques arabes exilés en Transjordanie, participent au développement d’un sentiment national arabe. La transformation de la frontière sud du Liban en une barrière étanche après la création de l’État d’Israël et l’entrée après 1948 de près de 120 000 réfugiés palestiniens est le point de départ de l’étude de Jihane Sfeir qui croise entretiens et archives pour saisir la reconfiguration des délimitations confessionnelles et nationales. Elle montre comment la pérennisation de la présence des Palestiniens, facteur potentiel de fragilisation de la cohésion nationale libanaise la renforce paradoxalement jusqu’à la crise de 1958 et l’intervention américaine. Le modèle confessionnel élaboré par le pacte « communautaire » conclu en 1943 entre chrétiens et musulmans comme base de l’État libanais a eu pour conséquence de rendre l’accession des Palestiniens à la nationalité libanaise plus ou moins difficile selon qu’ils sont musulmans ou chrétiens. Mais, dans leur ensemble, ils en ont été exclus et sont restés l’objet d’un contrôle strict limitant leur droit au travail et leur liberté de circulation. En s’affirmant en exil, l’identité nationale palestinienne a suscité par réaction le renforcement de l’identité nationale libanaise. C’est aussi les frontières nationales qu’interroge Philippe Bourmaud pour expliquer la genèse de pratiques discriminatoires d’autant plus affirmées qu’elles s’inscrivent dans un cadre formel d’égalité des droits sociaux et électoraux. Il retrace les modalités du cantonnement et du cloisonnement progressif des Palestiniens en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem Est et à l’intérieur des frontières israéliennes de 1949, et les inscrit dans une réflexion plus large sur les effets paradoxaux de traités internationaux et de codes de la nationalité qui, tout en affirmant vouloir protéger les droits des minorités, produisent de l’apatridie.

Les discriminations sous couvert d’égalité et la constitution de frontières ethno-nationales sont aussi au cœur de la lecture politique de l’organisation du système scolaire dans le nouvel État israélien que fait Aurélia Smotriez (« Frontières externes et frontières internes entre Juifs et Arabes : aux sources de la ségrégation scolaire en Israël, 1948-1953 »). Elle met en rapport le choix en 1949 de maintenir les réseaux scolaires spécifiques du système pré-étatique du Yishouv (courants « religieux », « travailliste » et « général ») et de ne pas créer de système étatique unifié avec la décision débattue de séparer écoles juives et arabes, ces dernières étant cependant placées sous le contrôle de l’État. L’abandon de ce système en 1953, avec l’intégration des « courants » dans un système public unifié, où l’on trouve des écoles sionistes-laïques, sionistes-religieuses et, en en dehors, religieuses non sionistes, aurait été un moyen d’éviter que la minorité arabe ne revendique son autonomie éducative. Elle met en regard cette ségrégation entre Juifs et Arabes d’une autre division ethnique opposants juifs ashkénazes et nouveaux immigrés Mizrahim de la grande Aliya que les « courants » se disputent, constituant des filières scolaires spécifiques en vue de leur assimilation. La complexité du système, les enjeux qu’il révèle, et les débats contradictoires qui ont accompagné sa mise en place ne sont pas sans rappeler l’histoire scolaire de l’Afrique du Nord sous domination française.

Le souci d’échapper à l’essentialisme et de rappeler la pluralité des identités au Proche Orient se retrouve dans le travail de Kinda Chaïb portant sur un groupe « communautaire » aussi bien que dans celui d’Orit Bashkin retraçant une trajectoire individuelle. Kinda Chaïb rappelle que les chiites du Liban Sud se sont tardivement constitués en communauté politique, le processus s’étant accéléré après 1967, avec le succès de la gauche laïque puis du mouvement de Mûsâ Sadr, sous l’autorité duquel s’est placée la milice Amal, et du Hezbollah. Elle analyse en particulier la place de l’iconographie et des sépultures des martyrs dans l’affirmation d’une identité à la fois partisane et locale depuis le retrait des troupes israéliennes en 2000 (« Les identités chiites au Liban-sud : entre mobilisation communautaire, contrôle partisan et ancrage social »). Orit Bashkin rappelle quant à elle l’œuvre anticoloniale, nationaliste arabe mais aussi féministe de l’avocat, journaliste et traducteur irakien ’Anwar Shâ’ul (1904-1984), Juif d’Irak que le climat politique de la fin des années 1960 contraint à s’établir en Israël (« Un Arabe juif dans l’Irak de l’entre-deux-guerres : la carrière d’Anwar Shâ’ul »).

Rappeler la pluralité des identités et la coexistence de communautés n’est pas masquer la réalité des antagonismes et des confrontations. En se fondant sur des entretiens, Dima de Clerck remet en cause le lieu commun selon lequel les relations entre druzes et chrétiens du Mont Liban aurait été faite d’harmonie et de tolérance avant qu’un cycle de violences ne se déclenche entre 1976 et 1984, suscitant le départ d’un grand nombre de chrétiens (« Guerre, rupture et frontière identitaire dans le Sud du Mont-Liban : les relations revisitées entre druzes et chrétiens de la Montagne). Le souvenir des massacres des années 1842-1860 est resté vif chez les chrétiens, et chez les druzes, le sentiment d’avoir perdu leur ancienne supériorité sociale, mise en cause par la redistribution du pouvoir politique au profit des chrétiens après 1860. La convivialité entre les deux communautés tenait à des pratiques codifiées garantissant une coexistence pacifique en réaffirmant les caractères spécifiques à chaque groupe, les mariages intercommunautaires restant très rares. Le processus de réconciliations engagé depuis 1993 et le retour de la population chrétienne, favorisé par le leader druze Walid Joumblatt pour redynamiser la Montagne et éviter l’implantation de chiites, ne sont pas sans poser des difficultés. Les années passées en ville ont fait perdre l’usage des règles de la convivialité aux chrétiens, pour qui la Montagne est désormais pour eux avant tout un lieu de villégiature. Dima de Clerck souligne in fine la nécessité de la présence de l’État pour pallier les limites de la convivialité et garantir aux victimes l’obtention des réparations morales qu’elles exigent.

La dernière contribution du dossier aborde la vitalité des organisations féminines au Proche Orient, véritables forces renouvellement politique. Pour Stéphanie Latte-Abdallah, les mobilisations féministes qu’elle a reconstituées ont permis de mettre en cause les frontières sociales – en s’ouvrant aux classes moyennes et populaires –, partisanes et nationales – en s’émancipant du mouvement national palestinien puis des organisations étatiques jordaniennes au sein desquels elles se sont développées avant et après 1970 (« Vers un féminisme hors frontières au Proche-Orient. Regard sur les mobilisations en Jordanie, années 1950-années 2000 »). Depuis la fin des années 1980, le gouvernement jordanien qui a resserré sa politique sur le seul territoire de la Transjordanie (renonçant à toute revendication sur la Cisjordanie), intervient pour empêcher que les organisations féministes passent sous la direction de courant transnationaux, qu’il s’agisse des Frères musulmans ou des Palestiniens opposés aux accords d’Oslo. Or, il rencontre un certain succès en répondant à une demande déçue par des mouvements politiques nationalistes ou islamistes qui n’ont pas donné pas toute leur place aux revendications féminines spécifiques. C’est donc avec l’appui du pouvoir et le soutien d’organisations internationales que se développe une action en faveur d’une plus grande participation des femmes à la vie politique et d’une lutte contre les violences faites aux femmes dans le cadre familial (non sans débats, ainsi quant à l’adoption d’une législation contre les crimes d’honneur). Elle s’appuie depuis la fin des années 1990 sur des réseaux transnationaux – sans doute favorisé par les possibilités offertes par l’internet –, avec semble-t-il une forme de continuité derrière la labilité des dénominations et des recompositions.

On doit conclure sur l’importance d’une livraison qui témoigne de la vitalité des études sur le Proche Orient contemporain en France et répond au pari de rendre accessible à un public non spécialiste des recherches exigeantes fondées sur des enquêtes de terrain qui croisent archives et entretiens. On saluera sur ce point l’aide qu’apportent des repères chronologiques utiles (p. 197) et une série de cartes à petite (p. 10-11) et grande échelle – qui auraient pu être complétées à une échelle intermédiaire pour mieux se représenter l’espace syro-libanais-israélo-palestinien, au cœur du volume.

Alain Messaoudi

Notes

1 Merci à la revue Ibla de l’Institut des Belles Lettres Arabes de Tunis, http://www.iblatunis.org/, pour avoir autorisé la publication en ligne de ce compte rendu.

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