CECI n'est pas EXECUTE Trumbull IV, George R., An Empire of Facts. Colonial Power, Cultural Knowledge, and Islam in Algeria, 1870-1914.

Publications | Comptes rendus d'ouvrages

Trumbull IV, George R., An Empire of Facts. Colonial Power, Cultural Knowledge, and Islam in Algeria, 1870-1914.

(Alain Messaoudi)

Image1Cambridge, Cambridge University Press, Critical Perspectives on Empire, 2009, 309 p., £ 19.991

Reformulation d’une thèse préparée sous la direction de John Merriman à l’université de Yale, cet ouvrage s’inscrit dans le sillage des réflexions de Michel Foucault et d’Edward Said sur les rapports entre pouvoir et savoir. En dialogue avec les précédentes études de Julia Clancy-Smith et de Patricia Lorcin, il vise à révéler la profondeur de l’implication coloniale au sein de la pratique ethnographique en Algérie, dans les premières décennies de la Troisième République. Pour ce faire, l’auteur a choisi de ne pas se limiter à une histoire de l’ethnologie comme discipline savante et d’envisager plus largement une pratique et une écriture ethnographique qui seraient communément partagées par les savants, les administrateurs et les voyageurs. Organisée en six chapitres, la démonstration part d’une analyse des mécanismes de ce type de narration (pour T. comme pour James Clifford, l’ethnographie est une fiction), soulignant la place centrale donnée à l’enquête de terrain, mode de connaissance facilitant le contrôle colonial. Au nom de l’importance des interactions personnelles, T. étudie ensuite différentes trajectoires individuelles (chap. 2, avec des aperçus sur Henri Duveyrier, Louis Rinn et des figures féminines comme Marguerite Bel, Magali-Boisnard ou Juliette Salmon), concluant cependant sur l’impossibilité d’échapper à une structure coloniale qui formate aussi bien l’observation des confréries soufies (toujours vues comme des dangers potentiels pour le projet républicain séculariste, alors même qu’elles se sont retirées de toute action politique, chap. 3) que celle des pratiques religieuses musulmanes (avec l’affirmation d’un primitivisme justifiant la « mission civilisatrice », chap. 4). Les ethnographes, en affirmant la nécessité de réformer la condition féminine (chap. 5) ou de faire obstacle à la violence constitutive des Sahariens (chap. 6) ont cautionné une « action moralisatrice », paravent d’une guerre annihilatrice envers toute expression d’une « culture algérienne » (p. 75-76). En établissant (ou en inventant) des « faits », l’ethnographie a permis la constitution et la pérennisation d’un projet impérial « d’injustice et de violence (p. 263) : sous une forme sophistiquée qui porte la marque du Linguistic Turn, des Gender Studies et des Postcolonial Studies (T. fait référence aux travaux de Homi Bhabha et de Gayatri Chakravorty Spivak), le constat rappelle celle de Philippe Lucas et Jean-Claude Vatin dans L’Algérie des anthropologues (Maspero, 1975), anthologie critique qui témoignait d’un engagement forgé par la guerre d’Algérie. L’ombre portée par la guerre américaine menée en Irak et en Afghanistan explique sans doute la radicalité de T. (qui, lecteur du Vulnerable Observer de Ruth Behar, n’hésite pas à faire parfois le parallèle entre sa propre pratique d’ethnographe et celle de ceux qu’il étudie), alors que, cinquante ans après les décolonisations, l’historiographie française tendrait plutôt à s’interroger sur la complexité des interactions entre colonisateurs et colonisés. On peut regretter que T., en opposant radicalement État colonial et Algériens, passe sous silence l’œuvre ethnographique de ceux qui, parmi ces derniers, ont servi le projet impérial (comme par exemple Ismaël Hamet). Sa rhétorique contrastive le conduit à des exagérations ou à des contresens dommageables, ainsi lorsqu’il prête à certains individus ou plus généralement à « l’école » de Tlemcen une marginalité vis-à-vis du système colonial qu’ils n’ont pas eue. T. oppose par exemple de façon abusive le colonel Corneille Trumelet au commandant Louis Rinn, dont il fait le modèle de l’administrateur colonial, en se fondant sur une interprétation fausse : la qualité d’officier de l’instruction publique que possède Trumelet correspond à une décoration, non à un statut professionnel (p. 64-65). Il fait d’Alfred Bel – gratifié au passage (p. 89) de la qualité de « foremost scholar of Islam of his time », ce qui aurait fait sourire Ignaz Goldziher – un homme qui n’entretiendrait pas de liens étroits avec l’Etat (p. 88), oubliant son statut de fonctionnaire et ignorant ses liens avec René Basset, directeur de l’école des lettres d’Alger, et plus généralement avec les autorités coloniales – en 1914, Bel a été appelé au Maroc par Lyautey pour organiser et contrôler l’enseignement des indigènes dans les régions de Meknès et de Fès. Or, en recoupant les dossiers d’archives qu’il a exploités avec une documentation plus large, T. aurait évité le piège d’un dualisme séparant ceux qui auraient été liés à l’appareil colonial et ceux qui ne l’auraient pas été et aurait perçu une densité d’échanges entre le monde de l’administration coloniale et celui de l’université qui amène à reconsidérer certaines de ses démonstrations. Louis Rinn n’est pas un administrateur coupé du monde universitaire (p. 65) : son oncle a été professeur au collège de France et recteur de l’université de Strasbourg. Ni Edmond Doutté un universitaire sans expérience administrative : il a été adjoint de commune mixte avant d’enseigner à la médersa de Tlemcen (contrairement à ce qu’écrit T. p. 82). Or, la reconnaissance de ces échanges, plutôt que de porter atteinte aux conclusions générales de l’ouvrage, viendrait plutôt les étayer. T. commet aussi quelques erreurs factuelles : diplômé des langues orientales en arabe vulgaire et en arabe littéral en 1896, Arnold Van Gennep n’ignore pas l’arabe (comme il est écrit p. 89) lorsqu’il séjourne en Algérie en 1912 et 1913 ; professeur de lettres (françaises) à la médersa de Tlemcen, Bel n’y enseigne pas en arabe (p. 90) ; et Tlemcen n’est pas encore dans les années 1880 un centre où se retrouvent savants et ethnographes français (p. 82) : il faut attendre pour cela la réforme de la médersa en 1895 et l’arrivée consécutive d’arabisants français (Maurice Gaudefroy-Demombynes en 1895, William Marçais et Edmond Doutté en 1898, Bel en 1899). T. affirme à juste titre l’importance d’allier histoire sociale et analyse des textes (p. 52). Mais, en traitant successivement de dossiers particuliers, il n’établit pas le contexte sociologique qui permettrait de comprendre la situation précise des ethnographes qu’il cite. Le choix délibéré de traverser les hiérarchies du monde académique permet de révéler des auteurs inconnus. Mais il a l’inconvénient d’éluder la question du statut des publications sur lesquelles se fonde l’argumentation  et d’occulter des acteurs majeurs pour leur capacité de rassemblement et leur fonction d’autorité, dans le cadre de revues, y compris publiées à Paris (Revue de l’histoire des religions, Revue des études ethnographiques et sociologiques...) ou d’institutions publiques comme l’École des lettres et le service des affaires indigènes à Alger – on pense à leurs directeurs respectifs René Basset (dont l’œuvre témoigne d’un souci de comparer traditions chrétiennes et non-chrétiennes mois rare que ne le dit T. p. 157) et Dominique Luciani. Le choix de n’accorder que peu d’importance au contexte de production des textes qu’il sollicite conduit l’auteur à les utiliser parfois sans distinction en faveur des thèses qu’il défend. Il y a là un problème de méthode particulièrement sensible dans les chapitres 4 et 5. Lire les sources comme autant de marques de la violence contenue dans une mission prétendument civilisatrice et moralisatrice plutôt que de les envisager dans leur complexité, c’est se rendre coupable de ce que l’on dénonce même : un manque d’écoute de la parole d’autrui.

On saluera cependant l’ampleur d’un travail nourri de nombreuses sources primaires avec une documentation de première main puisée en particulier dans la série H (Affaires indigènes) des Archives d’outre mer et dans les fonds « privés » de Duveyrier, Flatters et Rinn. La bibliographie sur laquelle il s’appuie est elle aussi très conséquente, malgré quelques lacunes parmi lesquelles on peut signaler à propos de Louis Rinn l’importante étude de Jacques Frémeaux (« Le commandant Rinn et ‘Les grands tournants de l’histoire de l’Algérie’ : limites et usages d’une historiographie coloniale » in Dominique Chevallier, dir., Les Arabes et l’histoire créatrice, 1995), sur Henri Duveyrier les travaux de Dominique Casajus (indiqué pour un seul article, et sous une forme estropiée – Casaius2) et, de façon plus générale, Le Choc colonial et l'Islam. Les Politiques religieuses des puissances coloniales en terres d'islam, ouvrage collectif dirigé par Pierre-Jean Luizard (2006). Malgré les réserves que peut susciter la méthode employée par T. – y compris dans le choix de cartes trop sommaires3 et d’images qui ne sont que rarement l’objet d’une analyse, mais plutôt simplement illustratives (quel statut attribuer aux reproductions des toiles d’Etienne Dinet, dont le nom n’apparaît nulle part dans le texte ?) –, il nous offre un outil utile qui devrait faire date.

Notes

1 Cette recension est la version développée d’une recension à paraître dans la revue Vingtième siècle. Revue d’histoire. Je remercie la rédaction de la revue d’en avoir autorisé la publication sur le site du Chsim.
2 Les coquilles typographiques sont un peu trop nombreuses, en particulier dans les citations françaises. Ainsi p. 35 note 107 ; p. 54 n. 18 ; p. 70 (« mensonge officielle »), p. 82 (« école supérieur des lettres ») ; p. 83, n. 137 (« Révail » pour Révoil) ; p. 84 n. 142 ; p. 87 et 88, n. 155 ;  p. 110 n. 51 ; p. 151 (« civilization » pour civilisation) ; p. 290 (« colonization » pour colonisation).
3 Le découpage régional choisi pour ces cartes aboutit à des formulations qui sonnent étrangement : la région littorale identifiée par la première carte (p. XV) autorise-t-elle à parler de Berrouaghia comme d’un “littoral town” (p. 93) ?

Rubriques à consulter

EHESS

flux rss  Actualités

Atelier « Images, narrativités, identités. Ce que nous disent les arts plastiques des sociétés du Maghreb et du Moyen Orient (XIXe-XXIe siècle) »

Dans le cadre du congrès du GIS « Moyen Orient et Mondes musulmans » qui se tiendra à l'INALCO, Paris, 7-9 juillet 2015, les responsables du séminaire

Lire la suite

Driss Mansouri (1949-2012)

Hommage à Driss Mansouri, professeur à l'Université de Fès.Nos collègues ont programmé à cette occasion, pour le premier anniversaire de sa mort, en mars 2013, la publication d'un ouvrage de « mélanges ».

Lire la suite

Dire l'islam, entendre l'islam. Les acteurs de la pensée musulmane (XIXe-XXIe siècles)

Journée doctorale des étudiants du Centre d’Histoire Sociale de l’Islam méditerranéen, appel à communication, 21 mai 2012, amphithéâtre du 105 bd Raspail

Lire la suite

L'orientalisme et après ? Médiations, appropriations, contestations

Colloque EHESS, IISMM & IMA à Paris du 15 au 17 juin 2011, avec le soutien du CNRS, du MAE, de la Fondation Abdul-Aziz (Casablanca), de l'Institute for the Transregional Study (Princeton), ainsi que des universités de Grenade, de Leyde et de Tsukuba.

Lire la suite

Mécanismes de transmission dans le monde arabo-musulman contemporain

Journées doctorales du CHSIM 2011 les 18 et 19 mai 2011.

Lire la suite

96 boulevard Raspail, 75006 Paris, France. 

Téléphone : 01 53 63 56 03 — Fax : 01 53 63 56 10