CECI n'est pas EXECUTE Jean Mathieu et P.-H. Maury, Bousbir. La prostitution dans le Maroc colonial. Ethnographie d’un quartier réservé.

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Jean Mathieu et P.-H. Maury, Bousbir. La prostitution dans le Maroc colonial. Ethnographie d’un quartier réservé.

(Corinne Cauvin Verner)

Edité et présenté par Abdelmajid Arrif

IREMAM/Paris Méditerranée, Paris, 2003, 215 p.

Bousbir… le nom est dans toutes les mémoires, de ce quartier réservé de Casablanca où furent encloses, de 1914 à 1953, sous la surveillance conjointe de la police et des services sanitaires, des prostituées marocaines, musulmanes ou juives. La réédition de ce rapport, intitulé initialement La prostitution marocaine surveillée de Casablanca. Le quartier réservé, élaboré en 1949-50 par les médecins Mathieu et Maury, fournit une documentation de première main, unique à ce jour, sur la prostitution au Maroc.

Unique, ce rapport l’est à plusieurs titres. Il aborde un fait social que les Etats indépendants préfèreront passer sous silence. Il l’aborde en détail et dans le quotidien vécu d’environ six cents prostituées. De ce fait, il apporte une somme considérable d’informations sur les questions plus vastes du genre, des politiques sanitaires du protectorat et des mutations que connait la société marocaine : détribalisation, exode rural, urbanisation, amplification de l’habitat précaire, salariat, etc. Il ne traite pas de la prostitution en termes éthiques ou psychologiques mais comme d’un fait économique lié au mouvement de prolétarisation, et il le fait sans détour. Mathieu et Maury ne cèdent pas à la pudeur et ne s’embarrassent pas de jugements de valeur. Ne considérant pas la prostitution comme une déviance, ils procèdent plutôt par empathie – il n’est pas indifférent qu’ils insèrent un extrait du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, en épigraphe de leur document. Evacuées, les questions de licéité d’un côté, d’imagerie orientale de l’autre. S’il existait une légende érotique de Bousbir, elle s’en trouve largement démystifiée. Nulle recherche d’archaïsmes : l’enquête est le prétexte à une étude du néo prolétariat urbain qui émerge au Maroc dans la décennie 1940-1950. Elle s’inscrit  dans le programme de recherche collectif sur la Naissance du prolétariat marocain que dirige alors Robert Montagne.

Ce rapport est un bel exemple de science coloniale désidéologisée. Mathieu et Maury sont médecins de formation et œuvrent pour le Service de la santé publique impliqué dans la gestion de Bousbir. Néanmoins, ils débordent largement la question du champ médical pour se placer dans une perspective sociologique. Ni missionnaires, ni philanthropes, ils enquêtent à la manière des ethnologues : questionnaires, entretiens, statistiques, reportage photographique - qui ne cède en rien à l’exotisme colonial. Revers de l’Histoire : pour la publication de ce document, resté jusque là inédit et qui véritablement dévoile la vie des enquêtées, les visages ont été floutés. Les témoignages des prostituées sont rapportés tels quels, sans apparente autocensure.

Nul essentialisme : si Mathieu et Maury comparent la prostituée marocaine et européenne, ce n’est pas pour opposer deux cultures, mais pour mettre en évidence d’éventuelles homologies dans la gestion de leur pratique professionnelle. Leur champ d’investigation excède le quartier réservé : restituant le parcours des prostituées, attestant qu’elles ne sont pas en situation de désaffiliation totale, ils nous livrent un large tableau du Maroc contemporain au contact et sous la pression de la société coloniale. Tout autant que la prostitution, ils observent dans le quartier réservé le développement d’activités qui lui sont structurellement liées : coiffeurs, hammams, cafés, marchands de tabac, contrebande de kif et d’alcool, etc.

L’observation du fonctionnement du quartier réservé est clinique, la restitution ordonnée de manière monographique : pratiques sexuelles mais aussi alimentaires, vestimentaires et sanitaires, soins de beauté et tatouages, vie matérielle, gestion des dépenses, techniques de racolage, autorité des « patronnes », des gardiens et des policiers, profil des clients, loisirs, corpus lexical, etc. La multiplicité des angles d’approche permet de restituer toutes les dimensions, sociales, professionnelles, institutionnelles, de la prostitution. Le dernier chapitre (près d’une trentaine de pages) est consacré aux parlers extrêmement riches et variés des prostituées, qui témoignent de la multiplicité des interactions sociales dans un quartier réservé – notamment avec les étrangers. Dans le double glossaire français-arabe/arabe-français qui épuise toutes les subtilités de ce sabir, on apprend ainsi que pas moins d’une trentaine de termes servent à désigner l’organe génital masculin, aussi bien que féminin.

Le rapport nous renvoie enfin aux débats de l’époque, qui divisent les abolitionnistes et les réglementaristes, et au rapport dialectique qu’entretenaient les agents du protectorat avec la colonisation. Mathieu et Maury, au terme de leur enquête, prennent une position inattendue : ils se prononcent en faveur de la fermeture du quartier réservé de Bousbir, qualifié de « concentrationnaire », et dont ils démontrent l’inefficacité.  En 1953, deux ans après la remise du rapport, Bousbir est le premier des quartiers réservés du Maroc à être définitivement supprimé.

Heureuse réédition, cet ouvrage est un indispensable matériau pour toute enquête sur la prostitution et les nouvelles formes d’échanges sexuels dans le Maghreb contemporain.

Corinne Cauvin Verner

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