CECI n'est pas EXECUTE Maghreb et sciences sociales 2009-2010. Socio-anthropologie de l’image au Maghreb

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Maghreb et sciences sociales 2009-2010. Socio-anthropologie de l’image au Maghreb

(Alain Messaoudi)

Image1Paris, L'Harmattan, 2010, 334 p.

La dernière livraison de la revue annuelle de l’IRMC1 Maghreb et sciences sociales regroupe, sous l’intitulé général d’une Socio-anthropologie de l’image au Maghreb, deux dossiers thématiques. L’analyse des « Nouveaux usages touristiques de la culture religieuse », thème du premier dossier coordonné par Katia Boissevain, témoigne des nouveaux développements de la recherche sur le tourisme, désormais appréhendé d’un point de vue non plus seulement économique et géographique, mais aussi anthropologique et historique2 ; autour de « l’audiovisuel et de la création cinématographique », le second dossier, coordonné par Pierre-Noël Denieuil, aborde les enjeux politiques d’une production audiovisuelle largement diffusée qui est aussi un révélateur social. À ces dossiers s’ajoute la présentation d’une recherche ethnographique sur les usages linguistiques en Tunisie que mène actuellement Myriam Achour-Kallel afin de contribuer au développement d’une anthropologie de la parole.

L’introduction aux « Nouveaux usages touristiques de la culture religieuse » est claire et suggestive : elle permet de faire le point sur l’anthropologie du tourisme et les nouveaux usages touristiques de la culture religieuse maghrébine en posant la question du partage entre ce qui est offert à la vue des touristes et ce qui leur reste caché, tandis que, de leur côté, les touristes occidentaux attendent souvent des Maghrébins qu’ils obéissent aux comportements censés être à leurs yeux ceux des musulmans. Les contributions s’ordonnent en deux sous-ensembles. Le premier aborde les « nouveaux circuits touristiques » qui comprennent des destinations touristiques traditionnelles récemment remises en avant : Justin McGuinness dégage les fondements de la pérennisation à Fès d’un festival des musiques sacrées du monde, depuis sa fondation en 1994 par un universitaire soufi. Au Sahara, le plateau de l’Assekrem dans le Hoggar est redevenu une destination touristique attractive depuis 2000 : pèlerins catholiques sur les traces de Charles de Foucauld et amateurs d’un tourisme de découverte suivent les mêmes chemins, révélateurs de nouvelles formes du croire (Nadia Belalimat). En Mauritanie, l’oasis de Chinguetti, classée depuis 1996 au patrimoine mondial de l’Unesco et promue au rang de « Sorbonne du désert » (Pierre Bonte) est une destination plus récente. La visite de la ville conclut généralement un temps de marche dans le désert – celui qui est le mieux à même de répondre aux attentes religieuses des touristes (Sébastien Boulay). Le deuxième sous-ensemble est placé sous le signe des tensions entre intime et patrimoine. On les approche déjà dans le cadre du pèlerinage à la Ghriba que font à l’occasion du Lag ba Omer des femmes juives de condition modeste ayant passé leur enfance à Tunis et vivant depuis plusieurs décennies dans le quartier parisien de Belleville : c’est à la fois un temps de recréation permettant de perpétuer le lien avec le pays natal et un temps de récréation joyeuse  à Djerba, à distance du monde quotidien (Sylvaine Conord). Dans la vallée du Drâa, dans le sud marocain, Corinne Cauvin-Verner analyse avec densité les excursions de « découverte » qu’y font les touristes : malgré la dimension rituelle de la marche dans le désert, elle constate l’absence d’échanges avec les guides sur la foi de ces derniers : les Nwâji gardent pour eux des pratiques religieuses ordinaires dont le caractère légitime a été mis en question par le mouvement réformiste musulman. Katia Boissevain analyse de son côté les nouvelles formes commerciales et touristiques prises par le rituel stambâli de descendants d’esclaves noirs en Tunisie par rapport aux pratiques dévotionnelles traditionnelles et comment, alors que ces nouvelles formes sont l’objet de dénonciation pour inauthenticité, leurs acteurs parviennent à réaffirmer leur légitimité religieuse. De façon peut-être moins convaincante, Barbara Caputo souligne enfin l’écart entre le discours patrimonial élaboré autour de Kairouan et celui qui est diffusé par les guides-accompagnateurs.

Le dossier consacré à l’audiovisuel et  à la création cinématographique ne comprend pas d’introduction dressant l’état de la question et dégageant les principaux problèmes qu’elle pose, et c’est dommage. Mais on y trouve une interrogation sur les réticences des sociologues des arts à analyser les images elles-mêmes (Bruno Péquignot), texte théorique que précédent deux intéressants entretiens avec des acteurs importants du monde du cinéma en Tunisie. Tahar Cheriaa témoigne devant Morgan Corriou de son activité d’organisateur de ciné-clubs de jeunes depuis les années 1950 et de son action à la direction du cinéma (1962-1970) ; interrogé par Kmar Bendana, Tahar Chikhaoui pose la question d’une culture cinématographique nationale. Plusieurs contributions approfondissent des questions abordées dans ces entretiens, qu’il s’agisse de l’analyse par Ikbal Zalila des modalités des mises en scène du pouvoir bourguibien à travers les Actualités cinématographiques tunisiennes entre 1956 et 1970 – avec un processus de déréalisation du corps du leader – ou de la question de l’affirmation d’une culture cinématographique nationale malgré l’inégalité des échanges qui caractérise la coopération audiovisuelle entre la Tunisie et la France (Aïda Ouarhani). Ou aussi de l’enjeu de la diffusion de documentaires éducatifs dans les campagnes, à partir du cas de la province d’El Hajeb, dans le Moyen Atlas marocain, le pouvoir se fondant sur l’expérience d’un ciné-club pour promouvoir son Initiative nationale de développement humain (Irene Bono). Le dossier accorde une importance particulière à la place des femmes dans le cinéma. Chirine ben Abdallah analyse le traitement des figures féminines dans deux films tunisiens d’auteurs, Khochkhache de Selma Baccar (2006) et Ya soltane el-medina ! de Moncef Dhouib (1992) et suppose que leur diversité fait écho à la complexité actuelle de la situation des femmes  tandis que Patricia Caillé fait le point sur la part des femmes dans la production de longs métrages à l’échelle du Maghreb. Le dossier comprend enfin un aperçu de l’histoire de l’audiovisuel en Algérie entre 1954 et 1992 par Abdelmajid Merdaci et une traduction française d’extraits de l’introduction de Susan Ossman à son livre sur le rapport entre pouvoir et images à Casablanca (Picturing Casablanca, 1994).

Entre recueil de mémoires et revue, ce volume riche, à la présentation soignée – on regrettera cependant des notes disparues corps et bien (p. 143), ou lacunaires  (p. 178-181) –, qui donne accès à de nombreuses références bibliographiques, intéressera le lecteur curieux d’accéder à des recherches nouvelles et prêt à passer outre le caractère parfois un peu laborieux  des exposés. Il contient aussi des textes qui, du fait de leur accessibilité (entretiens sur le cinéma en Tunisie), de leur caractère synthétique (introduction au dossier sur les liens entre tourisme et religion au Maghreb) ou de la qualité de leur écriture et de leur profondeur (« Randonner au désert : un rituel sans l’islam »), devraient être lus avec plaisir et profit par un public plus large.

Alain Messaoudi

Notes

1 Pour en savoir plus sur les activités de l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC), cf. http://www.irmcmaghreb.org/
2 En témoignent par exemple les travaux réunis par Colette Zytnicki et Habib Kazdaghli dans Le tourisme dans l’empire français. Politiques, pratiques et imaginaires (XIXe-XXe siècles), Paris, Éditions de la Société française d’histoire d’outre-mer (SFHOM), 2009.

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