CECI n'est pas EXECUTE Traces, désir de savoir et volonté d’être. L’après colonie au Maghreb, textes réunis par Fanny Colonna et Loïc Le Pape

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Traces, désir de savoir et volonté d’être. L’après colonie au Maghreb, textes réunis par Fanny Colonna et Loïc Le Pape

(Alain Messaoudi)

Arles/Paris, Sindbad/École des hautes études en sciences sociales, coll. « La bibliothèque arabe. Les littératures contemporaines », 20101.

Fruit d’une recherche collective à laquelle ont contribué des chercheurs marocains, algériens, tunisiens, italiens et français dans le cadre d’un programme financé par le ministère français des Affaires étrangères, ce livre, qui allie perspectives savantes et regards d’artistes, échappe à toute identification facile. Son objectif est explicite : avec pour référence la réflexion développée par Carlo Ginzburg dans Mythes, emblèmes, traces ; morphologie et histoire (1986, seconde édition 20002), il entend contribuer à la compréhension de la situation présente du Maghreb, en mettant à jour certains de ses soubassements marqués par  l’empreinte de la période coloniale et souvent occultés. Peut-on relier la façon dont les sciences sociales abordent la période coloniale au Maghreb et le constat d’une représentation relativement faible de cet espace dans le développement actuel des études post-coloniales ? La question est posée par les sociologues Fanny Colonna et Loïc Le Pape dans leur double introduction aux vingt-et-un textes, regroupés en quatre parties (migrer ; travailler ; exister ; relier), qui composent l’ouvrage.

Parmi les diverses façons d’approcher la complexité du rapport au passé colonial, deux approches paraissent particulièrement convaincantes. La première, apparemment abstraite, consiste à observer les effets de ce passé au prisme du statut national des personnes. La présentation d’un extrait du journal tenu par l’écrivain Pierre Freha lors de son « retour vers le pays perdu » (l’Algérie) en 2006-2007 rappelle qu’il a affirmé par la suite le désir ferme d’en acquérir la nationalité. En miroir, Mohand-Akli Hadibi, en repérant les enjeux sous-jacents aux démarches d’Algériens qui visent à se voir reconnaître la nationalité française, dessine trois cas très différents de requérants, entre quête identitaire et pragmatisme, en rapport avec des histoires familiales contrastées, avant et après l’indépendance. Cette description fine reçoit un éclairage intéressant de l’étude de François Masure sur les expériences de la naturalisation en France qui, en partant d’une analyse du point de vue des naturalisés, met en avant des dimensions souvent occultées de la naturalisation « individuelle », qu’il s’agisse de ses enjeux familiaux et du rapport à l’origine que ravive l’acte même de la naturalisation.  

Une autre façon d’éclairer le rapport au passé colonial se fonde sur l’analyse d’éléments pour partie très concrets, puisqu’il s’agit des traces que ce passé a laissées dans le paysage (mais aussi dans les mémoires). C’est la démarche choisie par Federico Cresti dans un beau texte d’ouverture sur la colonisation agricole italienne en Libye. Il double un rappel historique permettant une lecture objective de ces traces par l’enregistrement de ses propres perceptions de voyageur et de celles des habitants d’un de ces villages aujourd’hui, entre émotion des anciens se remémorant un passé disparu et réinterprétation des plus jeunes voyant dans les vestiges de monuments fascistes des ruines antiques. C’est aussi celle de Khedidja Adel qui, interrogeant le gardien du cimetière chrétien de Constantine, fait apparaître la complexité des frontières communautaires et les marges d’interprétation qui permettent de contourner l’assignation identitaire. De son côté, Daniela Melfa, à propos du domaine agricole et du village chrétien fondés par les Pères blancs à Thibar, dans le Nord-Ouest de la Tunisie, met en évidence une mémoire nuancée qui témoigne de certaines convergences entre missionnaires et indigènes. David Bond, enfin, en analysant la présentation de la médina de Tunis dans le Guide bleu sous le Protectorat, ouvre à une réflexion sur son actuelle mise en scène touristique.

Le résultat d’une expérience collective d’écriture scientifique – usant d’une langue commune, le français – visant à décloisonner les générations, les carcans disciplinaires et les historiographies nationales, ne pouvait être que contrasté, du fait des lignes de faille d’un espace académique loin d’être unifié. Le souci d’une approche essentiellement fondée sur des exemples concrets a parfois pour effet un rétrécissement de la perspective. On pense aux deux contributions consacrées aux espaces miniers (Azzedine Kinzi sur les mines de fer de Timezrit en Kabylie et Salah Chougag sur les mines de phosphates de Khouribga) qui ne prennent pas en compte les travaux consacrés aux mines ailleurs qu’en Algérie et au Maroc. La façon dont sont présentés deux notables tunisois, l’ophtalmologiste Auguste Cuénod (1868-1954), pionnier de la lutte contre le trachome, et Jean Emile Resplandy, architecte d’un théâtre municipal de style « art nouveau » (1903), pèche aussi par un certain localisme. La trajectoire du premier est-elle aussi atypique que le dit Habib Kazdaghli ? Ne pourrait-on pas inscrire la mise en valeur récente du théâtre par les élites locales, dont parle Sana Zouabi, dans un mouvement général de réhabilitation d’édifices témoignant à la fois d’une intégration aux courants artistiques transnationaux et d’une spécificité locale, façon de sublimer le passé colonial ? Rendant compte des témoignages qu’elles ont suscité, ces contributions révèlent cependant des points de vue « internes » intéressants à connaître (outre qu’elles témoignent elles-mêmes d’un rapport au passé qui pourrait être objet d’analyse) – Fanny Colonna  souligne combien l’ethnographie de l’expérience vécue de la domination coloniale est restée peu développée.

On trouvera aussi dans ce livre une synthèse intéressante sur les modalités de la coopération entre associations françaises et algériennes à l’heure actuelle (Loïc le Pape) et des contributions informées sur la présence algérienne en Tunisie pendant la guerre d’Algérie (Jamel Haggui) – et sur la mémoire de cette présence au Maroc (Mohammed Amattat) – ou la figure du bandit chez les Ben Bouslimane dans les Aurès (Abdelnacer Guedjiba). Bien qu’on puisse regretter un certain manque d’homogénéité – était-il nécessaire d’intégrer une contribution sur l’évolution de l’engagement environnementaliste en Italie ? – ou la présence de marques de scientificité (avec par exemple des références bibliographiques citées dans le corps du texte, comme il est d’usage dans les sciences sociales) qui risquent de gêner le lecteur non spécialiste que ce livre voudrait, semble-t-il, aussi toucher –, ce recueil laisse « entrevoir des univers le plus souvent perdus mais toujours actifs ». Avec l’atout d’une présentation élégante (à laquelle contribuent dessin et gouache de David Bond), il devrait pouvoir susciter cette « lecture étonnée » que Fanny Colonna appelle de ses vœux.

Notes

1 Ce compte rendu a été publié à Tunis dans la revue Ibla, n° 208 (2011-2). Je la remercie pour m’avoir autorisé à la publier ici en ligne.
2 Une traduction française de cette seconde édition mise à jour vient tout juste de paraître chez Verdier en 2010.

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