CECI n'est pas EXECUTE Dominique Casajus, Henri Duveyrier. Un saint-simonien au désert

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Dominique Casajus, Henri Duveyrier. Un saint-simonien au désert

(Emmanuelle Perrin)

Ibis Press, 2007, 293 p.

Image1Les deux moi d’Henri Duveyrier.

Dans le cadre de recherches sur les conditions de la rencontre entre Français et Touaregs au XIXe siècle, Dominique Casajus s’est intéressé au personnage d’Henri Duveyrier (1840-1892), qui occupe une place particulière dans les études touarègues. Ce jeune explorateur, qui publia en 1864, à l’âge de 24 ans, Les Touareg du Nord, avait passé sept mois avec les Touareg Kel-Ajjer, dont le territoire se situe de part et d’autre de la frontière algéro-libyenne actuelle, entre le Fezzan et le Hoggar. Il fut le premier Européen à demeurer aussi longtemps parmi eux et à relater cette rencontre. Après lui avoir consacré plusieurs articles, qu’il reprend et prolonge dans le présent ouvrage, Dominique Casajus propose un essai biographique sur « l’explorateur du pays touareg » ou le commentaire de son œuvre – le lecteur est laissé libre de choisir. Illustré de trois portraits d’Henri Duveyrier et composé de neufs chapitres et d’un épilogue, ce livre suit une trame chronologique. On peut regretter l’absence de cartes et d’une chronologie qui auraient permis de mieux suivre le cheminement du voyageur. Il présente de nombreux documents, lettres, extraits d’articles et d’ouvrages. Dominique Casajus a notamment eu accès à des archives privées, conservées par les descendants d’Henri Duveyrier et de son légataire universel Charles Maunoir (certains de ces documents restaient inconnus comme la correspondance entre Duveyrier et Maunoir et des lettres de Charles de Foucault que l’on croyait perdues).

S’il est des livres qu’on peut lire comme des instruments de travail, sans se soucier jamais de ce que vécut leur auteur, Dominique Casajus estime qu’il est difficile d’oublier les circonstances particulières de la rédaction des Touareg du Nord, leur destin et le suicide de leur auteur. Se référant tout à la fois au Sainte-Beuve des Lundis et au Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, il cherche à saisir les deux moi de Duveyrier, l’auteur et le voyageur. Il entend également évaluer l’ascendance saint-simonienne d’Henri Duveyrier et parler d’un même mouvement de son cheminement des Touareg du Nord à La confrérie musulmane de Sîdi Mohammed ben `Alî Es-Senoûsî (1884) – deux livres « étrangement antinomiques » (p. 8).

I. Affirmation d’une vocation.

Le premier chapitre traite de l’enfance de l’explorateur et de son ascendance paternelle. Son père, Charles Duveyrier (1803-1866), qui s’occupa de littérature, de journalisme et d’aventures financières, fut un proche disciple de Prosper Enfantin et participa en tant que « poète » à l’épisode de Ménilmontant quand, en 1832, Prosper Enfantin rassembla des apôtres pour mener une vie conventuelle. Dominique Casajus utilise deux documents pour tenter de retrouver la voix d’Henri Duveyrier. Le premier est le journal d’une centaine de pages qu’il tint entre 1854 et 1855, quand, après la mort de sa mère, née Clare Denie, son père l’envoya en Allemagne, à Lautrach, en Bavière, puis à Leipzig, pour suivre une formation commerciale. Dominique Casajus hésite quelque peu à utiliser ce document conformément aux lois du genre pour y entrevoir l’annonce des qualités du futur explorateur. S’il donne l’image d’un adolescent grave et candide, il en retient également la mobilité d’un regard photographique et tranquille, l’attention aux détails et la neutralité de ton qu’il retrouve dans l’écriture de son Journal d’un voyage dans la province d’Alger.

Lors de son séjour à Leipzig, Henri Duveyrier prit des cours d’arabe auprès de l’orientaliste Fleischer. Il dit avoir, dès l’âge de seize ans, « conçu le projet d’explorer quelque partie inconnue du continent africain » (p. 32). En 1857, à dix-sept ans, il effectua un « voyage d’essai » de six semaines à Laghouat, à la lisière du Sahara, guidé par le saint-simonien Oscar Mac Carthy. À partir de son carnet de route, il rédigea à son retour, lors d’un séjour en Angleterre, une relation destinée à son père. Ce récit allègre, qui mêle juvénilité et maturité, candeur et assurance, fut publié en 1900 sous le titre de Journal d’un voyage dans la province d’Alger (il a été réédité en 2006, aux éditions des Saints Calus, avec une introduction de Dominique Casajus). Trois manuscrits conservés aux Archives nationales permettent de suivre le travail d’écriture. Les passages concernant sa rencontre à Laghouat avec un jeune Touareg ont été beaucoup réécrits. Des thèmes absents du journal apparaissent dans les écrits postérieurs : ainsi en est-il de la comparaison entre les Touaregs et les Arabes, à la défaveur des seconds, et de la comparaison des Touaregs avec les Gaulois. On voit aussi comment Henri Duveyrier passe du je au nous et épouse le point de vue et la condescendance des adultes qui l’accompagnent.

II. Un saint-simonien au désert ?

Le deuxième chapitre est consacré au projet du voyage de 1859. Lors de son séjour en Angleterre, il rencontra l’explorateur Heinrich Barth, qu’il considéra comme son maître et son ami. À son retour à Paris en 1858, il compléta sa formation en prenant des cours de botanique, de taxidermie et de minéralogie au Muséum, pour également étudier la météorologie et l’astronomie.

Dominique Casajus nuance les thèses de Marcel Emerit et Jean-Louis Triaud qui présentent le voyage de 1859-1861 comme une mission confiée par la « Famille » ou comme un « sous-produit » de l’activité du mouvement saint-simonien en Algérie. Le voyage de Duveyrier, au départ financé par Isaac Pereire et l’homme d’affaires lyonnais Arlès-Dufour, rejoint effectivement l’intérêt des saint-simoniens pour l’exploration du Sahara. Ceci peut expliquer que la vocation d’explorateur qu’affirmait Henri Duveyrier fut bien accueillie par son entourage, qui envisageait pour lui une carrière commerciale. Ce projet se situe également au confluent d’autres influences : une « tradition de voyage » (p. 52) encouragée par l’African Association (Barth) ou la Société de Géographie de Paris (Caillé) et l’impulsion donnée par les autorités françaises en Algérie pour l’établissement de relations commerciales avec le Soudan.

Des lettres témoignent qu’il voulut, une fois parti, prendre ses distances avec l’étouffante tutelle saint-simonienne. La correspondance de son entourage montre que rien ne se passait sans que l’on en avisât Enfantin. Dans une lettre datée du 9 novembre 1859, il annonce à Enfantin ne pas vouloir être saint-simonien et ne pouvoir s’empêcher de lui en vouloir ; un aveu d’incroyance qui n’ira pas sans culpabilité ni repentir. Pour tenter de mieux cerner ses rapports avec Enfantin, Dominique Casajus évoque également la relation amoureuse qui le liait secrètement à Hortense Félicité Cassé, dite Félicie Guillaume, de vingt-ans son aînée, et qui passa pour la maîtresse du Père Enfantin, avant de se présenter comme sa fille.

Dominique Casajus ne voit guère d’inspiration saint-simonienne, si ce n’est une remarque sur l’ouverture d’une route caravanière à travers le Sahara, dans la note de 1859 sur un projet d’exploration du Sahara et du Touat, sans doute adressée par Henri Duveyrier à ses bienfaiteurs. La première page de son journal de route (23 juin 1859) donne une toute autre présentation de son voyage. Il affirme l’avoir entrepris par amour de la science et par l’attrait, grandi depuis l’enfance, pour les contrées à découvrir ; une manière de faire sien ce voyage et de s’affranchir encore de l’influence saint-simonienne.

III. L’observateur stationné.

Son voyage ne se déroula pas comme il l’avait prévu. Après l’épuisement des subsides d’Arlès-Dufour et Pereire, il obtint des crédits gouvernementaux en contrepartie desquels il devait recueillir des renseignements pour servir l’établissement de relations commerciales entre l’Algérie et le Soudan. Son voyage perdait de sa gratuité ; il restait toutefois libre de choisir ses itinéraires et de mener des recherches personnelles. Il ne put se rendre au Touat, il n’alla pas chez les Kel-Ahaggar et ne dépassa pas Ghat. Les péripéties de son voyage le contraignirent à rester durant sept mois, selon sa propre expression, « l’observateur stationné » des Kel-Ajjer (p. 53). Dans ce troisième chapitre, Dominique Casajus évoque les relations que Henri Duveyrier noua avec ses principaux interlocuteurs, personnages considérés qui furent ses guides et ses protecteurs : Ikhenoûkhen, chef de la confédération des Kel-Ajjer, dont il parvint à gagner la bienveillance, le cheikh `Othmân, l’un des signataires de la convention commerciale de Ghadamès (1862) qu’Henri Duveyrier était chargé de négocier auprès d’Ikhenoûkhen, et l’Arabe kounta Sîdi Mohammed el-Bakkây, gendre d’Ikhenoûkhen. L’auteur croise le journal et les lettres d’Henri Duveyrier avec les témoignages d’autres explorateurs, James Richardson (1848) et Ismaël Bourdeba (1859), mais aussi avec sa propre expérience d’ethnologue. On y trouve également des développements sur l’exercice et les limites de la souveraineté d’Ikhenoûkhen et sur les cadeaux que se doit d’offrir un négociateur ou un visiteur, et leur évaluation toujours délicate. L’apprentissage de l’alphabet tifinagh auprès de jeunes femmes touarègues sont d’autres moments d’abandon, moments suspendus et paisibles de bonheur, dont Dominique Casajus recherche le témoignage dans les lettres et le journal d’Henri Duveyrier, afin de rendre à son voyage la fraîcheur d’une première rencontre.

IV. L’écriture volée des Touaregs du Nord.

De retour à Alger, en décembre 1861, Henri Duveyrier tomba gravement malade. Il se releva avec des troubles de la mémoire et des facultés intellectuelles sérieusement altérées. Il fut recueilli et soigné par le Dr Auguste Warnier. Ce saint-simonien est une figure de la colonisation, opposant à la politique arabophile de Napoléon III et porte-parole des colons. La loi de 1873 qui porte son nom abolit l’indivision des terres indigènes. Alors que Henri Duveyrier se remettait lentement, le Dr Warnier commença à classer ses notes et à rédiger le rapport commandé par le Gouvernement général de l’Algérie, rapport qui devint Les Touaregs du Nord, publié en 1864. La question est ici de savoir qui a écrit cet ouvrage. Le journal de voyage a pour l’essentiel disparu. Seules les premières pages sont conservées aux Archives nationales. Charles Maunoir et Henri Schirmer ont publié en 1905 la période allant du 13 janvier au 14 septembre 1860, en en retirant les détails personnels. Quarante petits carnets déposés aux Archives nationales contiennent de brèves indications essentiellement topographiques, prises sur la route, et difficilement exploitables. Seules sa correspondance et la partie publiée de son journal permettent de proposer quelques hypothèses.  

Henri Duveyrier semble avoir retrouvé ses capacités d’écriture fin 1862 et pris part à la rédaction finale du rapport. Des témoignages, dont ceux des éditeurs du journal, laissent à penser que Warnier, « mentor systématique et autoritaire parfois » (p. 115) annotait et corrigeait les brouillons d’Henri Duveyrier. La comparaison entre le journal et le livre montre que la différence est dans le ton plutôt que dans le contenu. La formulation du livre est aussi plus académique. On constate également des généralisations dans la présentation des faits, indépendamment des circonstances de leurs recueils, qui perdent ainsi leur ancrage local. Dominique Casajus y repère également les échos du « mythe kabyle » pour deviner l’influence d’Auguste Warnier, auquel ces idées étaient familières. Il les analyse au sein de la double préoccupation qui semble avoir guidé l’écriture des Touaregs du Nord : la comparaison avec des usages médiévaux de la chevalerie et la recherche des survivances d’un passé chrétien dans la condition libre et le « génie conservateur » (p. 128) des femmes touarègues. Henri Duveyrier n’était pourtant pas étranger à de tels stéréotypes que l’on retrouve dans son journal de 1857 et dans sa correspondance. Dominique Casajus l’estime cependant incapable, dans son état convalescent, de se livrer à de telles spéculations pseudo-historiques. Aussi pense-t-il qu’Henri Duveyrier s’est laissé entraîné « plus loin qu’il ne fût allé de son propre mouvement » (p. 132) pour enfin souligner que, s’il l’a éprouvé de manière radicale, le hiatus entre le voyageur et l’auteur du livre, familier aux ethnologues, aurait existé même sans la tutelle d’Auguste Warnier. On retrouve ici Proust et les deux moi de Duveyrier : les Touaregs que décrit le livre ne sont pas ceux qu’Henri Duveyrier a côtoyés sept mois durant.

V. Le clair-obscur d’une vie : obsession et innocence.

Avec la succession des assassinats de voyageurs sur le territoire des Touaregs, on accusa Henri Duveyrier d’en avoir donné l’image trompeuse d’hommes fidèles à la protection de leurs hôtes et de leurs clients. Cela pose à nouveau la question du travail d’écriture et des deux moi de Duveyrier. Les Touaregs du Nord donnent une représentation lisse et apaisée de ce voyage ; l’auteur se montrant allusif sur les difficultés rencontrées et les précautions prises par un voyageur à la fois intrépide et sage, impétueux et patient. Dominique Casajus nuance l’analyse de Jean-Louis Triaud qui voit dans ces mises en cause la source de l’obsession qu’Henri Duveyrier développa au sujet de la Sanûsiyya pour ainsi retourner contre la confrérie les accusations dont il était lui-même l’objet. Les documents présentant des critiques explicites restent difficiles à dater et apparemment plus tardifs que les recherches qu’Henri Duveyrier entreprit, dès 1869, sur la Sanûsiyya ; ce qui n’exclut pas qu’il ait éprouvé des sentiments grandissant de culpabilité, comme le montrent sa correspondance et les recommandations qu’il prodiguait aux voyageurs venus le consulter. Pour expliquer la naissance d’une telle obsession, Dominique Casajus retrace, dans les cinq derniers chapitres de son livre, le cheminement et les travaux d’Henri Duveyrier depuis la publication des Touaregs du Nord jusqu’à son suicide en 1892. Il y est souvent question des promesses que la vie ne tient pas toujours.

Il est apparemment brouillé avec les amis saint-simoniens de son père, mort en 1866, probablement en raison de sa liaison avec Félicie Guillaume, avec laquelle il vit de manière attestée à partir de 1869. Dans leurs lettres, l’un et l’autre ont beaucoup de difficultés à qualifier leur relation, qui demeure ambiguë et obscure. À la mort de Félicie en 1883, un litige avec les fils de celle-ci au sujet de son héritage semble avoir particulièrement affecté Henri Duveyrier. La seule position sociale qu’il obtint fut celle que lui donna son appartenance à la Société de Géographie. Admis en 1864, il occupa à partir de 1873 diverses fonctions à la commission centrale. Ses ressources financières, assurées par des corrections d’ouvrages, la rédaction d’articles et le revenu de quelques actions, ne lui permirent pas d’entreprendre de voyage à ses frais. Une profonde amitié le liait à Charles Maunoir, secrétaire général de la Société de 1867 à 1896, ainsi qu’à Charles de Foucauld, le « dernier ami », dont l’entrée dans les ordres le laissa dans le désarroi et l’incompréhension (chap. IX).

Dominique Casajus analyse les réactions d’Henri Duveyrier face aux meurtres successifs d’explorateurs dans le territoire des Touaregs, dont il cherche aussi à éclairer les circonstances : Tinne (1869, chap. V), Dourneaux-Dupéré (1874, chap. VI), la mission Flatters (1881, chap. VII), Douls (1889) et Crampel (1891, chap. IX). Dans des lettres à la presse et devant la Société de Géographie, Henri Duveyrier défendit inlassablement la probité des Kel-Ajjer et les Touaregs contre l’imputation de sauvagerie. À partir de 1881, certains de ses contemporains, sceptiques et conquérants, commencèrent à le dépeindre comme un « rêveur inconscient » (p. 202) et naïf, qui a subi « l’influence des traditions indigènes qu’il a étudiées » (p. 195 et chap. VII).

Fin 1869, après l’assassinat de l’exploratrice hollandaise Alexina Tinne dans le Fezzan, alors qu’elle se trouvait sous la protection d’Ikhenoûkhen, Henri Duveyrier entreprit des recherches sur la Sanûsiyya et demanda des renseignements sur les confréries musulmanes à des personnalités en poste en Algérie. Dominique Casajus cite notamment de nombreux extraits de sa correspondance avec Ismaÿl Urbain (chap. VI). Il veut être en mesure de présenter au gouvernement les moyens de sauvegarder l’influence française. Sa sympathie et sa bienveillance pour l’islam le distinguent de nombre de ses contemporains. Il ne croyait pas que le fanatisme était inhérent à cette religion. Deux manuscrits inédits et datant vraisemblablement du début des années 1870 témoignent de ses réflexions sur les « mesures spirituelles » (p. 180) à prendre en Algérie, en rappelant aux musulmans algériens, par la bienveillance et la persuasion, la vérité de leur religion et les principes de tolérance de l’islam (chap. VI).

Si la colonisation lui apparaît légitime, il entretient, avec générosité et ingénuité selon Dominique Casajus, le rêve saint-simonien d’une fraternité islamo-chrétienne ou franco-algérienne. En tant que membre, par exemple, de la Commission supérieure du transsaharien, chargée d’étudier le projet d’une liaison ferroviaire entre la Méditerranée et le Soudan (1879), il défendit une position originale : il se soucia de l’intérêt des Touaregs et des moyens de vivre avec eux en bonne intelligence, en les associant à ce projet (chap. VII). Ses idéaux coloniaux d’un échange spirituel et commercial paraissent irréalistes et naïfs en des temps qui ne sont plus à l’amitié. Persuadé que l’avancée européenne au Sahara pouvait être une entreprise fraternelle et pacifique, il semble incapable de comprendre les inquiétudes qu’elle souleva chez les Touaregs. Pour innocenter les Kel-Ajjer, il s’égara à fournir un coupable « invisible et sournois » (p. 223), la Sanûsiyya, dont il fit l’inspirateur occulte de ces différents assassinats, pour en venir à dénoncer un péril largement imaginaire. On constate déjà des décalages entre les faits énumérés et les accusations portées contre la Sanûsiyya dans « L’Afrique nécrologique », obituaire d’une centaine de pages dédié aux voyageurs morts en Afrique, paru dans le Bulletin de la Société de géographie en 1874 (chap. VI). La correspondance et les notes relatives à son bref voyage à Tripoli en 1883, entrepris pour finaliser ses recherches sur la Sanûsiyya, montrent un voyageur méfiant et pressé, dont les conclusions hâtives ont perdu l’équanimité, le ton serein et la délicatesse de trait que Dominique Casajus reconnaît à son écriture. Elles donnent aussi l’image d’un homme enfermé dans ses souvenirs, confrontant le Sahara familier qu’il avait connu avec un monde devenu étranger et hostile, selon lui sous l’influence de la Sanûsiyya (chap. VIII). La confrérie musulmane de Sîdî Mohammed ben `Alî Es-Senoûsî et son domaine géographique en l’année 1300 de l’Hégire = 1883 de notre ère (1884) apparaît comme un texte halluciné et obsessionnel (chap. VIII). Il prête à cette confrérie une influence redoutable sur toute l’Afrique septentrionale, du Maroc à la Somalie et de la Méditerranée au Soudan, et des extensions en Asie. Il s’appuie sur des témoignages de deuxième ou troisième main, se fie à des rumeurs, à des autorités peu crédibles pour se livrer à des extrapolations : l’invisibilité de la confrérie devient une preuve de son omniprésence. Son texte prend aussi des aspects fantastiques dont Jules Verne s’inspira.

Avec justesse, Dominique Casajus montre qu’en disculpant les Kel-Ajjer, Henri Duveyrier, devenu au fil des années solitaire, défiant et anxieux, cherchait à se convaincre, à travers l’innocence de ses hôtes, de l’innocence des jours passés parmi eux, pour ne pas avoir à en renier le souvenir. S’il rejeta les croyances de ses aînés, il semble proche de certains de leurs idéaux de fraternité, qu’il aurait éprouvée lors de son séjour chez les Kel-Ajjer et qu’il retrouva, une dernière fois, lors de son entrevue à Fès, en 1885, avec le grand maître de la Tijâniyya, à laquelle il était affilié. Des projets avortés de traversée du Rif (1885, 1886, 1888) montrent cet homme à la fois intransigeant et enthousiaste à l’idée de réaliser « un rêve enraciné » (p. 252, chap. IX).

D’une écriture belle et sensible, ce livre montre que l’histoire gagne à s’approcher de l’horizon littéraire et romanesque pour dire le bonheur, la détresse, les contradictions et le mystère d’un homme. On peut toutefois se demander si, dans son attachement et sa proximité, manifestes et revendiqués, pour Henri Duveyrier, Dominique Casajus n’en livre pas un portrait par trop innocent.

Emmanuelle Perrin, CHISM/EHESS

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