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Aline R. de Lens, Journal 1902-1924: « l'amour, je le supplie de m'épargner »

(Alain Messaoudi)

Image1Paris, préface de Sapho, texte revu par Antoinette Weil, Paris, La cause des livres, 2007, 365 p.-[2] p. de pl.

On peut se réjouir de la publication de ce journal intime qui apporte des éléments intéressants sur la condition des femmes artistes au début du XXe siècle aussi bien que sur la vie de hauts fonctionnaires libéraux dans les protectorats de Tunisie et du Maroc. Née en 1881, fille d’un chirurgien des hôpitaux de Paris, Aline Delens (ou de Lens, selon la graphie officiellement enregistrée en 1921) renonce à une carrière scientifique de chimiste pour se consacrer à la peinture. Après avoir fréquenté les cours de l’académie Julian, elle est admise en 1904 à l’Ecole des Beaux-arts où Ferdinand Humbert a depuis peu ouvert son atelier aux femmes. Son journal témoigne de la mixité sociale de l’atelier – certaines élèves tirent leur subsistance de leur art (« une fait fortune, cinq s’exténuent pour arriver à vivre modestement, et quatre meurent de faim et de misère » (p. 82) – et d’une sociabilité où l’amitié prend parfois une forme passionnelle (ainsi de la part de la « torturante » Marguerite, d’origine plus modeste qu’Aline). Il souligne la difficulté qu’ont alors les femmes à faire reconnaître leur pleine capacité artistique – Aline, lectrice de Marcelle Tinayre, l’auteur de La Rebelle (1905), entend mettre en pratique ses « théories féministes » et voudrait pouvoir vivre de son art en toute indépendance (p. 35). Elle exclut le mariage, sans espoir de pouvoir trouver un homme réunissant les qualités morales, physique et la situation de fortune nécessaires. Pourtant, après un premier voyage en Andalousie en 1908, ouverture sur l’Orient où elle goûte une liberté qu’elle ne connaît pas à Paris, elle rencontre le jeune étudiant en droit André Réveillaud (il a 21 ans, elle 27). Les jeunes gens, détachés de la foi chrétienne (André est le fils benjamin d’Eugène Réveillaud, député radical qui, converti au protestantisme, a été l’un des concepteurs de la loi de séparation des Églises et de l’État), ont en commun des ambitions artistiques et le désir de partir pour Tunis où le jeune docteur en droit se voit proposer un emploi. Bravant les réticences familiales, ils décident de se marier, se jurant à la fois chasteté et fidélité.

Le journal ne nous donne pas seulement à connaître les conceptions d’une jeune fille à la vocation artistique affirmée dans un milieu qui n’est pas si loin de celui qu’évoque Simone de Beauvoir dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée. Il nous décrit aussi la vie de jeunes fonctionnaires s’installant à Tunis où André prend au printemps 1911 ses fonctions de commissaire du gouvernement pour la surveillance des tribunaux indigènes. Ils s’installent dans la ville arabe, vers Halfaouine, louant à un familier du bey un palais, domestiques y compris – Aline de Lens les juge « d’une intelligence et d’une adresse étonnantes ». Ils le meublent « à l’arabe », sauf les chambres. Ils entretiennent des relations amicales avec des notables musulmans – acceptant l’hospitalité d’un chaykh b. ‘Allâg à Tozeur plutôt que de séjourner à l’hôtel – et apprennent suffisamment d’arabe pour pouvoir s’entretenir avec les Tunisiens. Le journal donne le sentiment d’une période de bonheur, avec une insertion réussie dans la société féminine tunisoise qui lui inspire des toiles et un recueil de récits – ils constitueront Le Harem entr'ouvert, publié dans la Revue de Paris puis chez Calmann-Lévy en 1919. L’installation à Rabat fin 1913 est loin d’être si heureuse : cette ville cauchemardesque aux « paysages dévastés où les Français n’ont mis que souillures et laideurs » (p. 207) n’offre aux Européens que « quelques pauvres, laides et malsaines maisons indigènes dont les prix varient de 3 à 6 000 francs par an ». Les Réveillaud partagent finalement avec Félix et Jeanne Arin – les traducteurs du Dogme et la loi de l'Islam d’Ignac Goldziher et des Cérémonies du mariage au Maroc d’Edward Westermarck – la location d’un palais hors la ville indigène, menacée par le typhus. C’est à Meknès, où André a été nommé en 1915 contrôleur civil, et surtout à Fès qu’Aline de Lens retrouve une sensation d’émerveillement. À Meknès, Aline travaille à la rénovation des souks et à la réalisation d’un jardin hispano-mauresque qui doit plaire aux indigènes en répondant à leur conception de la beauté (« à côté le grand jardin public reste désert ») – il enthousiasme Henri Prost, directeur du service d’architecture (p. 308). À Fès, où André s’installe comme avocat en 1921, les dernières années d’Aline de Lens sont assombries par les progrès d’un cancer incurable. Le ton du journal se fait parfois amer. Ainsi envers les enfants qu’elle a recueillies, y compris Yakout, petite esclave de 11-12 ans qu’elle a acheté à Rabat en 1915 : mariées, elles mèneraient « une existence normale de Marocaines » et ne lui témoigneraient guère que de l’ingratitude (p. 317).

L’édition soignée de ce journal, due à Martine Lévy assistée d’Antoinette Weil, a été établie à partir de deux tapuscrits. Le premier, qui s’achève à la fin du mois d’août 1921, confié par André Réveillaud aux frères Tharaud, est actuellement conservé avec les papiers de ces derniers à la Bibliothèque nationale de France. Il avait sans doute été établi en vue de la publication du Journal intime qu’annoncent en 1925 les éditions de France. Avec le journal tenu parallèlement par André Réveillaud, il nourrira la rédaction d’un médiocre roman, Les Bien aimées, que les frères Tharaud publient chez Plon en 1932. Le second, pour les années 1921-1924, est resté en possession de la famille : Aline de Lens y revient à plusieurs reprises sur des souvenirs d’enfance qui n’ont pas semblé présenter suffisamment d’intérêt pour être reproduits dans cette édition (p. 330, n. 194). Les longs exposés d’Aline de Lens sur l’amour qui l’attache à son mari d’une part, à don Antonio, un prêtre espagnol rencontré à Grenade d’autre part, auraient pu être abrégés : ils ont beau témoigner d’une sensibilité typique du temps, leur lecture dégage un ennui certain. On peut par ailleurs regretter que l’édition ne tienne guère compte du témoignage complémentaire qu’apporte la biographie de la seconde femme d’André Réveillaud, Suzanne Drouet-Réveillaud1. Ancienne camarade d’atelier d’Aline de Lens, invitée chez les Réveillaud après avoir obtenu une bourse pour un voyage d’études au Maroc, Suzanne Drouet s’installe bientôt à Fès où elle entretient incognito une relation amoureuse avec André qui lui achète une maison dans la médina. Ils se marieront quelques mois après la mort d’Aline en février 1925.

Quelques reproductions permettent de se faire une idée de l’art d’Aline de Lens – on a perdu la trace des toiles qu’elle a exposées au Salon d’automne, au Salon des Indépendants et aux expositions des Peintres orientalistes français. Une photographie permet aussi d’avoir un aperçu des faïences et des bijoux qui décorent la maison des Réveillaud à Meknès en 1916 : elle sera en partie achetée par le gouvernement marocain après la mort d’André, tué dans un accident de voiture en mars 1926. En témoignant de l’existence d’une frange de fonctionnaires, d’avocats et de médecins ouverts à l’art et à la culture du Maghreb, la publication de ce journal apporte un élément non négligeable à l’histoire des échanges artistiques entre France et Maghreb dans le premier tiers du XXe siècle.

Alain Messaoudi

Notes

1 Suzanne Réveillaud Kriz, L’Odyssée d’un peintre : Drouet Réveillaud, Paris, Fischbacher, 1973. L’auteur de cette biographie documentée, favorable à son objet, est une nièce (et filleule) d’André Réveillaud.

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