CECI n'est pas EXECUTE Anne Françoise Weber, Le Cèdre islamo-chrétien. Des Libanais à la recherche de l'unité nationale

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Anne Françoise Weber, Le Cèdre islamo-chrétien. Des Libanais à la recherche de l'unité nationale

(Loïc Le Pape)

Baden-Baden, Éditions Nomos, 2007.

Issu d'une thèse en sociologie, le livre d'A.-F. Weber propose une lecture serrée et rigoureuse des relations entre les religions présentes au Liban. Le « pays du Cèdre » est en effet une démocratie confessionnelle, c'est-à-dire que les individus sont définis socialement par leurs appartenances religieuses, mais aussi que les principales fonctions politiques et responsabilités administratives sont attribuées en fonction des confessions officielles (actuellement, dix-huit autorités confessionnelles sont reconnues). Le point de départ de l'auteure est à la fois simple et vaste : comment se construit une unité nationale entre les deux groupes les plus importants au Liban, les chrétiens et les musulmans ? (p. 13). Les thèmes de l'unité nationale libanaise, de la tolérance, du vivre-ensemble, ainsi que les appels au dialogue islamo-chrétien sont des poncifs du discours politique, qui relèvent de l'argument plus que de l'action, voire de l'incantation collective ; autant de thématiques que le livre s'attache à étudier. Il part de l'hypothèse selon laquelle le dialogue inter-religieux, qui devrait permettre de construire une unité nationale, servirait en fait à maintenir des clivages et par là, assoirait davantage la légitimité des autorités confessionnelles et d'une classe politique confessionnalisée (p. 15). Pour la vérifier, A.-F. Weber a étudié deux formes et acteurs du dialogue islamo-chrétien, d'abord ceux qui le font (les responsables religieux impliqués), ensuite ceux qui le vivent (en interrogeant des couples bi-religieux).

L'ouvrage se divise en cinq chapitres d'inégale importance. Le premier, assez court, est une mise en perspective historique de la coexistence des confessions dans le Liban contemporain. L'auteure, revenant sur l'épisode traumatique de la guerre civile (1975-1989), analyse celle-ci non pas comme un conflit strictement religieux, mais comme une période où les différentes échelles du conflit (internationale et régionale essentiellement) se sont cristallisées dans un renforcement du poids des communautés, créant de ce fait des oppositions militaires. Les accords de Taëf en 1991 scellent ainsi une répartition confessionnelle des responsabilités politiques. Dans le deuxième chapitre, A.-F. Weber pose la question du caractère national du pays (le Liban est-il une nation ? p. 45). Elle interroge d'abord cette notion de manière théorique puis, en appliquant la discussion savante au cas libanais, conclut que le Liban n'est pas une nation, mais qu'il est plus qu'un État (p. 65) et qu'il présente une « cohésion nationale inachevée » dont le dialogue inter-religieux pourrait être l'une des dimensions.

Les chapitres 3 et 4 sont les plus longs et constituent le cœur de l'ouvrage.

Le chapitre 3 présente une minutieuse enquête de terrain sur les acteurs du dialogue inter-religieux (essentiellement des intellectuels, hommes politiques et autorités religieuses) et sur la réalité de celui-ci. L'hypothèse proposée est que le dialogue participe à l'élaboration d'une identité nationale mais aussi et surtout à pérenniser et à gérer les particularités. Ce faisant, A.-F. Weber distingue six types de dialogue (p. 74), soulignant ainsi qu'il n'y a pas un seul dialogue inter-religieux (qui serait à la fois politique, éthique, social et théologique), mais plutôt une concurrence des dialogues au sein desquels le politique, la construction nationale et le religieux sont souvent mêlés, pour le meilleur et le pire. Pourtant, dans ces tentatives de recherche inter-religieuse, l'auteure voit un point de tension entre le religieux et le national, c'est-à-dire la possibilité effective de penser une identité collective en fonction des différences communes (p. 98). Elle consacre d'ailleurs de belles pages à l'analyse de ces dialogues et à la possibilité d'en parler comme d'une religion civile (ce qu'elle réfute d'ailleurs, p. 106-114), comme d'un socle de l'identité libanaise.

Le quatrième chapitre, pendant du précédant, interroge le dialogue religieux au prisme des couples « mixtes » ou, comme préfère les nommer A.-F. Weber, des couples bireligieux, qui le vivent au quotidien. Il présente à fois les contraintes juridiques qui pèsent sur les mariages inter-confessionnels, l'importance des familles et d'un mode patriarcal et finalement, la quasi-impossibilité de sortir du confessionalisme, ce qui oblige les couples à inventer des appartenances et des transmissions religieuses. L'auteure, très claire sur les conditions de l'enquête (p. 126) présente une étude approfondie du vécu des couples bireligieux : la possibilité d'un mariage civil à Chypre (qui apparaît comme une prise de position politique), les attitudes familiales (allant du rejet à l'hésitation, moins souvent à l'acceptation), les réactions des entourages (entre réprobation et politesse) et in fine l'appartenance confessionnelle (obligatoire). Une partie, bienvenue, est aussi consacrée au vécu des enfants des couples bireligieux : c'est bien souvent au sein de la génération suivante que se cristallisent les conséquences des choix du mariage bireligieux. A.‑F. Weber montre la façon dont les appartenances se construisent, entre l’appartenance officielle obligatoire (la religion du père) et la ou les appartenance(s) de socialisation. On voit dans ce chapitre la mise à l'épreuve du dialogue inter-religieux : en le vivant, le dialogue n'est plus une incantation, mais un véritable enjeu identitaire à gérer, entre double appartenance, conversion ou reconversion religieuse, tant le statut social de tout individu est encadré par les appartenances confessionnelles (on a pour les dix-huit confessions reconnues au Liban pas moins de quinze codes de la famille)..

Un cinquième chapitre, plus court, conçu comme une illustration des deux précédents, est consacré à l'étude de trois débats contemporains au Liban, trois « affaires » qui ont mis à l'épreuve la réalité du dialogue inter-religieux et le vécu des couples bireligieux. A.-F. Weber montre tout d'abord les impasses et les résistances politiques à une laïcisation partielle de la vie politique, qui est pourtant un projet national puisque le confessionalisme est voué à disparaître selon la Constitution libanaise. Les résistances à cette réforme tiennent autant à l'importance des religions dans la vie sociale et politique qu'à une introuvable majorité en faveur d'une déconfessionalisation, même partielle. L'auteure montre ensuite l'échec d'une autre thématique hautement symbolique, l'instauration d'un mariage civil (à travers l'échec du projet Hraoui en 1998). Force est de constater que les particularités religieuses ont la vie dure et que les autorités de tous bords ne sont pas en reste dans la préservation de leurs espaces de légitimité : alors que tous les couples bireligieux interrogés se montrent favorables à l'initiative, les acteurs du dialogue inter-religieux s'avèrent nettement moins concernés... Enfin, un dernier débat est abordé, celui d'un enseignement commun des religions à l'école pour les chrétiens et les musulmans. Là encore, on constate que les réticences sont autant religieuses que politiques, touchant à la fois à la vie sociale largement encadrée par les particularités religieuses et à une sphère politique peu désireuse d'initiatives ambitieuses mais aux gains incertains.

Le sixième et dernier chapitre détaille les modalités de la coexistence libanaise, pour conclure sur le faible impact du dialogue inter-religieux. Les personnes interrogées se déclarent pessimistes et ne voient pas d'unité nationale en devenir, malgré toute la légitimité internationale que possède le dialogue inter-religieux : le pape Jean-Paul II voyait dans le Liban « un exemple de pluralisme pour l'orient et l'occident » (p. 70). Force est de constater avec l'auteure la prégnance des identités religieuses collectives et leur impact sur les représentations de « l'autre » (le musulman, le chrétien). En revanche, le vécu des couples bireligieux nous indique qu'au niveau individuel les identités sont variables, qu'elles s'avèrent modifiables et qu'elles obéissent à une logique de « mélange » (p. 212). C'est donc par la fréquentation au quotidien de l'autre religion, par une certaine mixité que pourra éventuellement se créer une identité libanaise qui puisse dépasser les clivages religieux. Telle est la conclusion de l’auteure.

Au début de l'ouvrage, A.-F. Weber explique bien les différences théoriques et pratiques entre les notions de communautarisme et confessionnalisme, très importantes au Liban (p. 17). Il semble pourtant qu'une définition presque exclusivement religieuse des groupes ait été retenue par l'auteure, biais sans doute introduit par les acteurs interrogés, dont l’activité professionnelle est fondée par cette délimitation religieuse. Cependant, les communautés libanaises reposent aussi et surtout sur des appartenances familiales ou claniques, politiques, économiques et sur des sédimentations identitaires, des représentations de l'autre (dont parle également l'auteure). À trop privilégier la piste religieuse, A.-F. Weber a pris le risque de sous-évaluer les appartenances familiales ou politiques qui jouent aussi un rôle dans la construction en cours d'une identité et d'une unité libanaise.

Malgré son appareil critique très important (près de 600 notes pour 220 pages), le livre se lit aisément et la précision du vocabulaire et des définitions retenues concourent à en faire un ouvrage de référence sur le Liban contemporain, y compris dans son actualité immédiate. En effet, les récentes recompositions de la scène politique libanaise en deux grandes coalitions confirment l'importance des institutions communautaires et l'opposition à caractère religieux à l'intérieur et entre chacun des deux camps. On a donc là une clef de lecture qui reste essentielle pour tenter de comprendre les transformations que vit le Liban.

Loïc Le Pape, SHADYC/EHESS

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